Phèdre, coupable ou non coupable ?

Phèdre de Racine

ou quand tout est une question d’interprétation

Phèdre, Phèdre, Phèdre. Ô Phèdre, comment tu nous en as fait bouffer. Même après la fac, tu continues de nous faire frissonner rien qu’à l’évocation de ton nom. Tu nous as fait couler tellement d’encre au lycée, en L1, en L3 et pour certains même en master. Chaque nouvelle étude nous a donné envie d’un peu plus te haïr. Non pas parce que tu es un personnage issue d’une tragédie, pas à cause du vocabulaire vieillot utilisé. Juste à cause des problèmes existentiels que tu soulèves par ta seule histoire.

Ce qui est pourtant dommage quand on étudie Phèdre, c’est qu’on a toujours un parti pris : le nôtre. Le coup du destin va directement créé 2 catégories de personnes : celles qui pensent que Phèdre est coupable de tout ce qui arrive dans la pièce, et ceux qui seront plus philosophes et penseront que Phèdre a droit au pardon, parce que c’est la vie. L’étude de Phèdre se fait souvent sous ce schéma (surtout au lycée) à entendre les expériences des uns et des autres. Faut pas s’étonner que Phèdre nous sorte par les yeux en fin de cycle.

Lire la Suite →

Pour faire un roman bon et simple avec Jessie Burton

Les Filles au lion de Jessie Burton

ou quand il suffit de quelques lignes pour partir loin

En ce moment, c’est un peu le désert de lectures. Ce n’est plus moi qui fait un pas vers le livre, c’est le livre qui doit me séduire. Avec Jessie Burton, on ne se pose pas ces questions. La libraire m’avait promis un dépaysement total, pari gagné.

Ce roman ne révolutionne pas le genre, il ne gagnera pas le prochain Nobel. Il est écrit avec sincérité avec un dénuement qui nous touche dès les premières lignes et un sujet qui nous fait sortir du quotidien. Commencer son roman par une scène dans une boutique de chaussures, ça vous pose tout de suite un décor auquel on ne s’attend pas. Les mots évoquent tout de suite une ambiance qui se compose petit à petit : l’odeur du caoutchouc, l’odeur des pieds transpirants, la corne sur le tapis, un petit accent british et une cubaine qui travaille dedans. Sauf qu’elle est particulière : elle est douée et poétesse. Sa vie bascule quand elle est acceptée comme secrétaire dans une galerie d’art et que sa meilleure amie se marie. Le tableau des Filles au lion va se mettre sur son chemin.

On pourrait croire qu’on va avoir droit à une enquête classique sur le passé du tableau. Mais Jessie Burton réussit à nous surprendre par sa simplicité. Elle n’est pas là pour raconter l’histoire d’un tableau mais du destin de 2 femmes : l’une poétesse et l’autre peintre à plusieurs années de distance. L’une est cubaine et vit en Angleterre dans les années 1970, l’autre est anglaise et vit en Espagne peu avant les guerres franquistes. Prenez un siège, un thé et laissez-vous porter par le récit. C’est comme si le narrateur vous racontait une histoire. Les mots sont choisis avec soin pour donner une tonalité au récit, sans pour autant que ça alourdisse le texte.

Simple et fluide. Je n’ai pas vu les pages défiler, je l’ai fini en une journée. Durant ma lecture, j’ai eu l’impression de flirter avec les limites du monde réel. Comme si les personnages vivaient dans un monde réaliste parallèle. On est entre le conte et le récit biographique. La fin apporte son lot de fantastique et colore un peu plus le texte, mais n’était pas nécessaire. On sent la passion de l’auteure quand elle écrit sur l’art et sur le destin de femmes qui se posent des questions de leur époque. On se sent proches d’elle.

On est loin des récits complexes, Jessie Burton nous propose simplement de nous poser quelques heures pour découvrir une patte, un univers qui va nous transporter ailleurs en quelques mots.

Assainir mes lectures

Assainir la lecture

Écorner et noter pour dépolluer son rapport à la lecture

Depuis que je me suis mise à relire, j’ai donc laissé de côté la lecture numérique au profit du papier. Mais ça n’est pas tout : je reprends de vieilles habitudes de moi étant môme : je corne les pages de mes livres poches. Et j’écris au crayon dans les marges en plus de mettre un post-it (si besoin).

Lire la Suite →

La lecture numérique : comment ma liseuse a fini dans ma bibliothèque

La liseuse présente des atouts indéniables, notamment le fait de pouvoir stocker un nombre colossal de livres dans un minimum de place. C’est également un outil génial pour lire en langue étrangère, notamment avec la Kindle et son système X-Ray qui vous permet de lire vos séries avec un index de personnages consultable à tout moment. Et puis, on (re)découvre le plaisir d’annoter des passages entiers. Le rapport à la lecture prend une autre forme et ça a été un moment très plaisant. Pourtant j’en reviens. Ma liseuse ne quitte plus ma bibliothèque depuis bientôt 1 an.

Lire la Suite →

Ulysse / James Joyce #1 Télémaque

« Télémaque »

L’art de passer à la moulinette ton cerveau.

L’été n’est pas encore arrivé que je commence déjà mon grand challenge feuilletonnant : lire Ulysse de James Joyce. Je m’attends à voir le monde différemment à la sortie. Il a intérêt à tenir ses promesses.

 

Quand j’ai commencé Ulysse, ce n’était pas aujourd’hui. Chaque fois, j’avance par petit bout par manque de temps pour rentrer dedans. Cette fois, j’espère bien que c’est la bonne.

Je relis les premières lignes, je suis partagée entre me dire que j’adore les descriptions cinglantes faites des personnages et l’impression de lire le roman d’un déséquilibré. Pour ma défense, ça fait quand même un moment que je n’ai pas lu du Virginia Woolf. Donc j’ai perdu l’habitude des romans du type « Stream of Consciousness ».

On sent bien qu’Ulysse ne se lit pas comme les autres romans, mais on saute tellement du coq à l’âne qu’on essaie de rattraper à n’importe quoi pour focaliser son attention. Alors je commence à chercher le rapport avec l’Odyssée d’Homère… bien que je sache pertinemment que le roman n’a pas été écrit sous cet angle au départ. L’idée n’est venue qu’à la fin, James Joyce a eu l’idée de réécrire certains passages pour reprendre cette idée. C’est ce qu’avait dit les traducteurs de la nouvelle édition. Il faudrait que je retrouve la grosse conférence, elle était sur Youtube. Le roman est tellement colossal que chaque chapitre a son traducteur.
Ils disaient quoi ? Que le roman pourrait tout aussi bien s’appeler autrement et les chapitres aussi, qu’on ne chercherait pas forcément un fil conducteur. Y a bien quelques petits trucs qui font écho, mais rien de transcendant pour le moment. C’est plus un moyen de donner un contenant ou un liant pour le lecteur.

Ca commence à s’embrouiller, les dialogues sont donnés bruts de décoffrage, sans liaison et enchaînant rapidement sr pensée et discours entremêlés. J’arrête de chercher du sens, je lâche prise pour laisser le flot de mots s’abattre sur moi. J’en tirerai bien quelque chose à un moment. Comme avec une personne qui ne vit pas selon les mêmes règles que nous, j’écoute patiemment et j’essaie de retrouver des clés d’interprétation pour voir si l’auteur veut nous dire quelque chose en particulier.
D’ailleurs, ce n’est pas tout de suite que je remarque c’est du « Stream of Consciousness ». C’est seulement quand Stephen commence à penser à l’image de sa mère morte. Bizarrement, précisément ces passages-ci, on comprend ce qu’il s’y passe. Mais sans transition on repart sur le fil rouge de l’histoire et là on est à nouveau paumé. Beaucoup de réfs à Hamlet qui font sourire.

On va être honnête : je n’ai pas retenu grand-chose pour le moment. J’ai cru comprendre que tephen se rsait et qu’il parlait avec une bande d’amis. Savoir où ils sont ensuite, c’est très flou. A un moment, on croit qu’il est chez lui et l’instant d’après qu’il est dans un bordel. Et d’un coup, on se retrouve au port. Mais en fait, savoir où ils sont présentement n’est vraiment le souci. C’est même superflu au départ à mon avis.

Pour ce premier chapitre, j’ai beaucoup fait appel aux outils de l’édition critique : notes de James Joyce sur la construction du chapitre, notes de bas de page, etc. Ça n’aide pas forcément plus et je risque de laisser de côté l’appareil critique à moins d’un gros pépin.
En fait, à la fin du chapitre j’ai compris un truc essentiel : il faut lâcher prise, plonger dans le grand bain. Comme avec les monologues sans ponctuation d’Ariane dans Belle du Seigneur. Sauf que ça va être ça sur plus de 1000 pages.

Souhaitez-moi bonne chance !

 

Après la lecture de ce chapitre, je retourne sur Youtube pour me remettre dans l’ambiance. Et j’ai trouvé une petite vidéo qui résume rapidement comment James Joyce perçoit la littérature chez The School of Life.

Imagerie d’Épinal – musée, imprimerie et catalogue : complémentaires et nécessaires

Séjourner à Epinal pour aller aux Imaginales m’aura donné l’occasion d’aller visiter la ville les jours suivants et notamment son imagerie. C’était déjà une question qu’on m’avait posé avant de partir en vacances : qu’est-ce qu’une image d’Épinal ? Interrogation propre aux adultes ayant dépassé la quarantaine, étant donné qu’ils ont entendu régulièrement l’expression « image d’Épinal » durant leur enfance, sur les paquets de gâteaux de leurs grand-parents ou encore dans le discours de journaliste qui utilise des expressions toutes faites pour parler d’un sujet pittoresque (par exemple).

Les générations suivantes en ont plus ou moins entendu parler sans avoir forcément de référence claire. L’expression a été vidée de son sens par la consommation quasi nulle d’images d’Epinal, alors même qu’il s’agissait d’images connues et reconnues encore au début du XXe siècle. Déjà, parler d’imagerie à des profanes peut porter à confusion : il s’agit d’une imprimerie spécialisée dans l’impression industrielle d’images avec des machines et des techniques d’impression qui ont évolué au cours du temps entre le XVIIIe et le XXe siècle.
Si on se concentre sur l’expression isolée, on peut voir que dans le langage courant c’est le sens figuré qui est resté : image ou évocation mettent en valeur un trait stéréotypé et/ou naïf d’un sujet donné.
C’est grâce mon séjour à Épinal que j’ai pu m’intéresser à ce sujet. Néanmoins, j’ai été frappée par l’aspect décousu des visites. Oui, parce que l’imagerie et le musée de l’image sont 2 entités différentes sur le même sujet dans quasi le même lieu. Le musée a été créé après pour mettre en valeur le patrimoine culturel de l’imagerie. Et comme beaucoup de gens, c’est par là que j’ai commencé ma visite.

Lire la Suite →

Les filles Benzoni – Cliché pas cliché

Catherine et Marianne, tomes 1, de Juliette Benzoni

ou quand il n’y a aucun mal à briser les idées reçues d’une époque

J’ai commencé les romans de Benzoni avec pas mal d’appréhension. Le domaine du roman historique est, à mes yeux et d’après ma faible expérience, l’un des lieux le plus bourré de clichés. Les romans écrits par des femmes sont édulcorés ou radicalement écrit en portant uniquement sur la romance, les ambiances sont soit très machistes soit très naïves. La vérité historique est plus le phantasme d’une époque, bref, le roman historique m’apparaît régulièrement comme un endroit où les auteurs veulent se lâcher, se divertir et surtout un terrain de jeu pour laisser libre cours à son imagination. D’autres avant nos contemporains l’ont fait, et Dumas a dit lui-même que pour revivre l’Histoire il valait mieux la violer.

Je pars donc sur ce constat simple pour me lancer cette année dans la lecture de romans historiques plus assidus. Sachant qu’avec mes exigences, j’apprécie la notion de divertissement, mais si je li des romans historiques, ce n’est pas pour me retrouver sur des lectures que je déteste habituellement. Après plusieurs tentatives infructueuses, j’ai fini par découvrir Juliette Benzoni que je pensais être auteure de romans dits « pour femmes » (et j’y reviendrai). J’y ai découvert une auteure très amoureuse de l’histoire et surtout de la narratologie. Il y a la même fougue dans ses écrits que Dumas avec son cycle sur les Mousquetaires : c’est piquant, divertissant, entraînant et surtout une passion pour l’histoire.
La particularité des romans de Benzoni, c’est qu’ils ont souvent pour protagoniste une femme. C’est le cas de Catherine et de Marianne, sur lesquels vont se baser mes remarques ci-dessous.

**

Ce qui frappe en premier quand on lit du Benzoni, c’est la volonté de rester fidèle à l’Histoire tout en a détournant pour mieux servir la sienne. En cela, elle se rapproche beaucoup de Dumas, dont j’ai beaucoup aimé La Reine Margot, qui n’est pas forcément le premier roman auquel on pense quand on parle de lui. Le fait d’avoir fait plusieurs entorses à la vérité historique a servi à la dramaturgie du récit, qui est quasi trait pour trait celle d’une pièce de théâtre.
La deuxième chose que l’on retient, la place prépondérante des femmes. Ou plutôt des quelques femmes face à un milieu quasi exclusivement masculin. Catherine et Marianne ont pourtant été écrit à une période où la place des femmes n’était pas naturellement celle de l’héroïne, ou du moins telle que l’auteure nous la dépeint. Il y a flopée de romans dits « écrits pour des femmes par des femmes », mais on est davantage sur des romans type Anne Calmel avec son Aliénor d’Aquitaine où la sensualité est encore perçu comme l’outil unique et naturel de la femme.

De fait, le roman qui a pour protagoniste une femme n’est pas si novateur que ça. On en trouve des traces à plusieurs époques (notamment au XIXe siècle avec Consuelo ou Indiana de George Sand pour citer des figures féminines fortes). Par contre, il l’est dans sa façon d’aborder le sujet par rapport à ses contemporains. Il se démarque d’une volonté contextuelle de libérer la femme du carcan religieux dans laquelle on l’enferme. Il est donc normal à l’époque de Benzoni de lire beaucoup de romans où les femmes fortes sont celles qui usent sans fard de leurs atouts pour faire pencher la balance. Le phénomène venant d’une volonté de la tranche ..jeune et populaire de la population, il est normal que les romans qui offrent ce type de cadre soit beaucoup moins élitiste.
Juliette Benzoni se démarque, car même si ses femmes utilisent elles aussi ces armes, elles gardent une innocence et une naïveté qu’elles associent à une regard acéré et mature sur leur société. Ce sont des têtes bien pensantes fraiches et bien attentionnées qui vont être portées par les événements à vivre des situations rocambolesques qui vont servir la narration et l’Histoire. Il n’y a pas de faux contexte avec une sensualité excessive, qui font de chaque femme un objet de désir sous-tendu. Il y a une approche réaliste qui fait qu’on s’attache facilement aux personnages féminins, parce qu’elles nous ressemblent : caractère haut-en-couleur, et expérience de la vie accumulée au fur et à mesure de nos vies.

Confusément catalogués « romans pour femmes » parce qu’il n’y a pas le violence d’un Tim Willocks, les romans de Benzoni répondent en fait à différents de codes : ceux des romans de Dumas ; ceux de la société dans laquelle elle écrit ses romans ; ceux de l’époque où elle écrit ses romans. S’il est plausible que Marianne apprenne le maniement des armes et la chasse au XIXe siècle en étant une noble franco-anglaise, il serait totalement mal venu de donner ces qualité à la douce Catherine qui est une simple fille d’orfèvre, recueillie par un oncle marchand, bourgeois et paysan au Moyen-Âge. Toutes deux ont un développement similaire au départ, puis radicalement différent pour montrer comment d’une époque à l’autre, la destinée d’un personnage peut totalement basculer. De même, son sens de la dramaturgie, proche de Dumas, se sent dans son goût pour le théâtre et surtout le portrait de chacun de ses personnages.

Il faudra néanmoins demander au lecteur de faire l’effort d’aller au bout des premiers romans de chaque série pour en déceler tout le potentiel. Car pour Juliette Benzoni, les mises en place des situations initiales ne sont pas son point fort. A force de vouloir écrire des femmes fortes, on est face à des Mary Sue qui évoluent dans un monde un peu cliché. Elle évite l’écueil en nous transportant rapidement dans l’action, quitte à faire un trait sur l’enfance de ses héroïnes. Et ce n’est que durant la lecture qu’on découvre leurs défauts et leurs failles. On passe de la femme parfaite à l’icône fissurée.
Cependant, le but de Benzoni semble rester le divertissement. Donc on passera par des lieux communs ou des archétypes de romans historiques pour partir vers quelque chose de plus fourni et imprévu. Qui pourrait croire que Catherine, amant du duc de Bourgogne et destinée dès le début à devenir une potiche de cour, finira par s’opposer à son amant et à lui tenir un discours politique sur la situation dans laquelle il s’est empêtré. Les filles Benzoni sont en fait des femmes fortes, qui connaissent leur influence grâce à leur charme, mais qui sont aussi des femmes bien pensantes qui n’hésitent à utiliser tout qu’elles ont appris pour tirer parti de la situation. Quitte à donner des situations très originales. Elles ont été éduquées à la fois par leur propre société et leur propre expérience. Le cas de Marianne mériterait pourtant une analyse un peu plus poussée, car même si comme les autres elle vit des aventures picaresques, les siennes font de sa vie proche de celle d’un homme de l’époque. La description de époque paraît moins plausible que pour Catherine, dans son ensemble mais contribue à une vision de la femme forte. Par exemple, elle est davantage décisionnaire de qui aura droit sur sa virginité, contrairement à Catherine qui est un personnage plus passif (dû à son époque).

Si on devait résumer rapidement le propos, je pourrai dire que les filles Benzoni sont issues de sociétés où l’honneur est encore très présent. Aussi bien dans leur contexte historique, que dans l’héritage de l’écriture du roman historique. Juliette Benzoni a pris un chemin légèrement différent qui la déclasse un peu par rapport à la production de son époque, mais qui reste lisible par tous les tranches de la population. Son amour de l’histoire transparaît dans ses descriptions et la volonté de coller au plus près d’une vérité historique, qui reste divertissante et engagée.