L’enfer de Zola est assourdissant mais vivant

L’Assommoir d’Émile Zola

ou le récit d’une longue et tragique descente aux Enfers

On ne peut pas lire L’Assommoir sans penser aux Misérables de Hugo. Qu’on l’ait lu ou pas, il y a quelque chose qui résonne entre ces deux œuvres. Les deux auteurs ont voulu par ces récits dénoncer ce qui se passait. Mais L’Assommoir est étonnamment très facile à lire. Peu de description, tout est sensoriel. C’en est même déstabilisant pour le lecteur habitué de Zola.

Mimant avec réalisme et style un sujet très sérieux, l’alcoolisme, Zola arrive à nous entraîner sur la route d’une longue descente aux Enfers. Plus on avance, plus elle est inéluctable. Il finit par se dessiner un petit théâtre de ville où les habitants regardent tous évoluer Gervaise sur la scène de la décadence. C’est d’autant plus tragique que Gervaise est présentée comme une innocente, victime des événements et des gens. Une victime avec du caractère et sa fierté qui vont l’emmener de tout en haut à plus bas que terre.

Collection Hatier ClassiquesChoquer le public pour réagir grâce au naturalisme

Plus que Germinal, L’Assommoir est vraiment un roman à mettre dans les mains d’un adolescent qui aurait la lecture en horreur. Ici, pas de chichis. On parle du quotidien de gens du peuple. On s’attache facilement à Gervaise et ses enfants dès la scène du battoir, parce qu’on peut s’y identifier. Ses malheurs sont ceux de la vie réelle, et ils sont d’autant plus prenants qu’elle fait partie de la classe ouvrière.

Ce qui rend encore plus tragique la descente aux Enfers de Gervaise, c’est qu’on peut lire dans n’importe quel ordre les volumes des Rougon-Macquart de Zola. Pour peu qu’on ait lu Nana ou Germinal auparavant, on sent d’autant plus que Zola enfonce le clou petit à petit. On voit la lente décomposition de Coupeau. On sent que Gervaise est maudite.

L’Assommoir, c’est un mini-théâtre de la bestialité et d’une tragédie ouvrière. Associer des thématiques littéraires/artistiques nobles (le tragique et le théâtre) à des enjeux dits non nobles (bestialité et classe ouvrière) est devenu monnaie courante. Ce qui fait que Zola innove, c’est sa façon réaliste de la raconter. On vous dit tout, on dénude tout.

Il y a même une mise en abyme très intéressante, et qui quand on y pense fait froid dans le dos. Gervaise vit sa vie mais est jugée par tous ses voisins, ça nous est répété à longueur de roman. Dans le milieu ouvrier, tout se sait et encore plus si vous tenez une laverie. Gervaise joue donc en quelque sorte un rôle, le sien, et son comportement va changer selon son interlocuteur et son âge. Il faut imaginer des centaines de paires d’yeux qui l’observent depuis son remariage à sa mort. Les rumeurs dans le milieu ouvrier vont bon train, surtout quand son mari devient un alcoolique fou et entraîne sa femme.
Maintenant, pensez à votre rôle de lecteur. Vous vous imaginez les événements dans votre tête. Vous vous faites un genre de film en quelque sorte. Du coup, vous regardez le film du rôle de la vie de Gervaise, dont d’autres sont déjà des spectateurs. Vous participez à ce voyeurisme et en restant passifs comme les autres, vous poussez Gervaise dans le caveau.

Dans L’Assommoir, le naturalisme de Zola est vraiment différent. Déjà, c’est son premier roman sur la classe ouvrière. Il fallait marquer fermement le changement de sujet. Ensuite, l’absence d’intenses descriptions alors même que le titre du roman annonce quelque chose de plombant est déconcertant. Zola a réussi à renouveler un genre qu’il développe, en voulant mimer le monde dans lequel évolue ses personnages. Une classe ouvrière travailleuse -ou pas, qui gravite autour de l’alcoolisme. Et pourquoi boivent-ils ? Pour oublier, pour s’oublier.

Un Enfer lumineux face à un Enfer noir de jais

Dans Germinal, on est déjà devant les Enfers. On nous invite à pénétrer dans dans ce qu’il a de plus obscur. Dans L’Assommoir, tout est très vivant et lumineux.

Et on comprend tout cela sans s’en rendre compte, car la narration est fluide. Contrairement à des romans comme La Curée ou même Au Bonheur des Dames, Zola fait dans le minimalisme. L’Assommoir est vraiment un cas à part dans la série des Rougon-Macquart. Le sujet n’a pas besoin d’être alourdi, c’est l’ambiance et le sujet traité qui emplit votre esprit. C’est certainement en grande partie grâce au changement descriptif opéré.

Pour décrire une ambiance aussi noire dans Germinal, il faut absolument poser une ambiance lourde et noire. Le charbon et le poids du destin est omniprésent. Dans L’Assommoir, le Destin a également une place importante mais on est encore au cœur de Paris. Et pour mimer Paris, quoi de mieux que de s’attacher aux bruits ? Tout au long du roman, l’intensité du bruit va venir parasiter la vie de Gervaise et Coupeau. Le monde extérieur vient s’inviter la sphère privée. Et quand ce ne sont pas des groupes de personnes, c’est Lantier qui prend possession des lieux et qui amène avec lui toute la cohue de Paris. Lantier, personne pourtant présenté comme lumineux et peu bavard par moment est celui qui détruit absolument tout sur son passage. Par les ragots mais aussi ses actions.

Pourquoi L’Assommoir ?

Gervaise et Coupeau ne sont pas pré-destinées à tomber dans l’alcoolisme. On dirait que le titre du roman les y destinait, pourtant dès le début ils disent clairement qu’ils ne veulent pas de ça dans leur vie. Même quand Gervaise a la possibilité de fuir sa situation avec son amant (d’un amour platonique), elle refuse. Comme si l’alcool était le fléau de la classe ouvrière.

Zola m’a donné l’impression d’avoir remplacé la politique par l’alcool dans ce roman. Les personnages sont apolitiques. Quand ils ont un avis, ils viennent d’une strate supérieure (bourgeois ou soldat), mais ils sont grand maximum deux. Le lecteur de Zola sait à quel point la politique et l’argent corrompt les personnages de la branche aristocrate et bourgeoise de la famille. Gervaise était un des seuls raccordements entre le monde bourgeois et le monde ouvrier. C’est peut-être pour cela aussi que le roman reste lumineux malgré sa noirceur.

Donc pourquoi L’Assommoir comme titre ? Parce que le fléau des ouvriers, c’est l’alcool faute de parler politique. On en revient donc à l’idée que les romans de Zola porte en eux une grande part de tragique. Étonnant dans un roman qui se veut réaliste. Le pessimisme de Zola l’aurait-il emporté ?

 

Et vous ? L’avez-vous vu ? Qu’en avez-vous pensé ?

2 commentaires

  1. Je n’ai pas lu ce Zola mais j’y compte bien désormais !

    Toujours un plaisir de te lire en tout cas, j’adhère totalement à ton approche analytique, quel que soit le sujet que tu abordes Je dois avouer que je suis assez lasse des « critiques » qui ne font que donner un ressenti quand elles ne se contentent pas de répéter la 4ème de couverture avec un dictionnaire des synonymes… Je préfère lire une vision très personnelle d’un sujet -même si je suis parfois en désaccord avec- mais je me sens souvent un peu seule dans mes lubies et aspirations dernièrement donc je tenais quand même à te laisser un petit commentaire pour t’encourager et te remercier de compter parmi mes quelques bouffées d’oxygène analytiques plus que bienvenues.

    Au plaisir de te lire sur un prochain sujet.

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    1. Merci beaucoup, ton commentaire me touche beaucoup ^^ Mais si tu n’es pas d’accord sur ce que je dis, n’hésite pas à laisser un petit commentaire ! Au contraire, je serai contente de me dire qu’il y a d’autres expériences de lecture qui me côtoient !

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