Faut-il lire Guerre et Paix avant de le voir ?

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Guerre et Paix, adapté en série par la BBC

ou l’adaptation parfaite pour les non lecteurs de Tolstoï ?

Pour fêter le passage de 2017 à 2018, France 2 nous a proposé de regarder la série Guerre et Paix, adaptée par la BBC. La chaîne anglaise est connue pour proposer des courtes séries littéraires de qualité, surtout issues de la culture anglo-saxonne (voir le top 25 des meilleures séries de la BBC sur Sens Critique), mais pas que. Depuis Sherlock, The Musketeers, Little Dorrit et Jane Eyre, je me suis rangée aux côtés de ceux qui voient les créations de la BBC comme un gage de qualité et de liberté d’interprétation mesurée. Je ne m’attendais donc pas à revoir une adaptation aussi léchée que la série téléfilm diffusée sur la même chaîne en 2007.

La BBC a apporté un regard neuf sur ce volumineux roman. Le ton est frais et l’ensemble est bien rythmé. On ne s’ennuie pas car les passages contemplatifs sont bien préparés et travaillés. L’ambiance y est même plus éthérée que dans Little Dorrit grâce à l’omniprésence des soies et la surabondance des richesses de la haute bourgeoisie russe. Le choix des lumières et des couleurs donne l’impression de voir quelque chose de naturel. L’immersion dans l’histoire est très rapide. Le jeu des acteurs est bien dosé, même s’il peut y avoir quelques flottements à de rares moments. La musique sait se faire discrète mais appuie bien les passages épiques.

Cette mini-série a été sympathique à regarder. Mais elle soulève un point que j’avais déjà remarqué à plusieurs reprises. Les personnages ne vieillissent pas, ou quasiment pas. Et c’est d’autant plus frappant quand on sait que l’actrice de Natacha est censée jouer une jeune fille d’environ 12 à 14 ans au tout début et qu’elle ne change absolument durant toute la série. Même quand elle est censée être changée. De même, le choix des passages philosophiques et leur adaptation est parfois brouillon.

L’adaptation de la BBC n’est pas la seule à subir cela. La Guerre et La Paix de Tolstoï se déroule sur 15 ans, il est normal dans ce cas d’arranger ou de tronquer si on veut garder les mêmes acteurs tout du long.

J’en viens à me demander si pour regarder un feuilleton ou un film Guerre et Paix, il ne faut pas lire le roman avant.

War and Peace by BBC

Le temps qui passe
S’il y a bien une chose que ne laisserai pas passer dans cette adaptation, c’est bien le choix d’avoir gardé les mêmes acteurs du début à la fin… mais pour montrer que Nicolas, le fils d’André Bolkonsky, a grandi ils n’hésitent pas à prendre un acteur beaucoup plus vieux… au milieu d’acteurs qui ont le même visage qu’à la fin de l’histoire.

On peut justifier les choix artistiques faits : la scène finale est champêtre et filmée avec une lumière plus forte pour suggérer qu’ils sont dans un genre de paradis. Ce qui suggérer une réconciliation entre les différentes fins écrites par Tolstoï. Par exemple, dans l’édition du Seuil, les personnages principaux meurent en grande partie. Au début, on laisser volontairement le doute sur l’âge de Natacha dont c’est pourtant la fête -sous-entendu l’anniversaire. Mais plus tard, on apprend que l’entrée dans le monde de Natacha se fait à 15 ans… et elle ne change pas beaucoup physiquement ensuite.

Néanmoins, j’aurais aimé plus d’audace de la part de la BBC sur ce point. Ils l’ont bien fait pour l’amour incestueux entre Hélène et Anatole. Comme dit plus haut, toutes les adaptations sont confrontées à ce dilemme. Dans les films, comme celui avec Audrey Hepburn, on ne donne tout simplement pas l’âge de Natacha et surtout on sent nettement une différence d’âge entre Natacha d’un côté, et Pierre ou André de l’autre.
Ce détail m’a vraiment fait sortir du téléfilm par moment. J’avais eu la même sensation en regardant la série téléfilm de 2007.

Des passages philosophiques un peu trop atrophiés
L’autre point qui me dérange est survenu durant la 2e soirée de visionnage, au moment où l’action commence vraiment à battre son plein. Autant l’absence des pensées philosophiques de Tolstoï dans les 3 premiers épisodes ne sont pas gênants du tout, autant dans les 3 suivants, on nous en donne très peu et mais ils donnent l’impression d’avoir été placés au forceps par moment.

Le spectateur qui n’a jamais lu Tolstoï, et encore moins La Guerre et la Paix, n’aura pas à souffrir des longues descriptions sur les batailles, sur sa critique de la justice ou sur la moralité. La série de la BBC intègre ces éléments de façon épurée pour ne pas nuire à la narration. Mais à un moment, à force d’alléger pour ne se concentrer que sur l’intrigue, certaines scènes sont mal préparées. Le choix de Pierre d’intégrer la franc-maçonnerie paraît être faite sur un coup de tête. Celui d’aller sur le champ de bataille aussi. Idem pour André qui manque de complexité et devient bien trop lisse. Presque sans arrête et avec une emprise quasi nulle sur l’intrigue. Le pire étant pour moi la scène finale. On a bombardé juste avant le spectateur de pensées religieuses sur le partage et la remise en cause de son être, et paf on essaie de nous faire une scène de banquet idyllique, un mix entre la pastorale et le jardin d’Eden.

Guerre et Paix, c’est avant tout une histoire épique

Alors, la faute à qui ? Les séries ont quand même l’avantage de la durée par rapport aux films. Cela leur permet d’être au plus proche de l’intrigue du matériau adapté. On a souvent reproché aux films de trop s’éloigner voire de détruire le livre d’origine. Pourtant, dans le cas de La Guerre et la Paix, c’est plutôt de l’ordre du challenge. Les films sont relativement longs (3h50 pour le film de 1956 et 7h10 pour celui de 1966). Néanmoins la mise en scène est plus recherchée. Certains passages sont conçus pour devenir des scènes iconiques. Dans la série de la BBC, je n’en ai retenu que dans le dernier épisode : André dans le jardin de son père, Pierre prisonnier des français dans la neige, l’enterrement du père de Natacha, la scène de banquet finale.

Même si cette série est bien équilibrée, elle manque clairement d’un souffle épique. Tout est centré sur Natacha et Pierre, alors mêmes qu’il s’agit bien du trio André-Natacha-Pierre qui emporte l’intrigue. Le choix de supprimer le mariage d’André et Natacha ne choquera que le non initié, mais elle est un exemple d’amputation qui a gravement nui à la compréhension de l’oeuvre.

En clair, il manque quelque chose dans cette série et j’ose le dire alors que tout le monde encense cette adaptation. Et je parle en toute connaissance de cause, étant donné que je n’ai jamais lu La Guerre et la Paix en entier (grand max, jusqu’à la partie 2). Mais grâce à la documentation et au visionnage des différentes adaptations, le traitement du temps qui passe et l’absence d’épique appuyé vide en partie l’œuvre. Ça se regarde comme un petit téléfilm sympa, avec de belles images, mais il y a des manques qui font qu’on est loin d’un Tolstoï. La série téléfilm de 2007 reste à mes yeux mieux élaborée alors qu’elle ne comptait que 4 épisodes.

 

Et vous ? Est-ce que Tolstoï vous plaît ? Avez-vous vu la mini série de la BBC ? Quelle adaptation avez-vous préféré ?