Phèdre, coupable ou non coupable ?

Phèdre de Racine

ou quand tout est une question d’interprétation

Phèdre, Phèdre, Phèdre. Ô Phèdre, comment tu nous en as fait bouffer. Même après la fac, tu continues de nous faire frissonner rien qu’à l’évocation de ton nom. Tu nous as fait couler tellement d’encre au lycée, en L1, en L3 et pour certains même en master. Chaque nouvelle étude nous a donné envie d’un peu plus te haïr. Non pas parce que tu es un personnage issue d’une tragédie, pas à cause du vocabulaire vieillot utilisé. Juste à cause des problèmes existentiels que tu soulèves par ta seule histoire.

Ce qui est pourtant dommage quand on étudie Phèdre, c’est qu’on a toujours un parti pris : le nôtre. Le coup du destin va directement créé 2 catégories de personnes : celles qui pensent que Phèdre est coupable de tout ce qui arrive dans la pièce, et ceux qui seront plus philosophes et penseront que Phèdre a droit au pardon, parce que c’est la vie. L’étude de Phèdre se fait souvent sous ce schéma (surtout au lycée) à entendre les expériences des uns et des autres. Faut pas s’étonner que Phèdre nous sorte par les yeux en fin de cycle.

Phèdre, une pièce dépecée par les cours de français
Pourtant, si on revient sur la pièce avec un oeil neuf, on se rend compte qu’on observe depuis le mauvais point de vue. Quand on écrit nos disserts, pourquoi veut-on absolument attaquer le texte du point de vue du fatalisme ? Parce que la pièce appartient à un courant qui remet au goût du jour la tragédie grecque, que c’est un sujet facile pour aborder différentes époques et des notions complexes sous couvert de mythologie grecque, dirons-nous. Mais à quand remonte la dernière fois où vous avez vu jouer Phèdre ou entendu jouer Phèdre ? On étudie Phèdre comme s’il s’agissait d’un texte fait pour être lu et où les mots appartiennent à des champs lexicaux très définis comme la passion et la mort. Ca fait bien sûr parti du texte, mais on en ressort avec l’impression d’avoir étudié une pièce de théâtre très scolaire où chaque chose rentre dans sa case. On n’encourage pas les élèves à réfléchir sur l’interprétation des mots. Ils doivent juste recracher ce qu’ils ont appris en cours. Et pas qu’à lycée, à la fac aussi quand on est en licence.

De ce fait, tout le monde connaît Phèdre, mais personne ne s’attarde vraiment sur elle. La pièce comme le personnage est vidé de son sens. On hait Phèdre parce qu’elle rejette la faute sur les autres, notamment sur les dieux. On hait Phèdre parce que ça nous rappelle un exercice scolaire bateau où Poséidon n’apparaît même pas à l’écran et où Thésée passe pour un idiot.

Phèdre, une question d’interprétation
Grâce aux podcasts de France Culture, j’ai redécouvert Phèdre, comme personne et comme pièce. Le théâtre devrait toujours nous être enseigné par des représentations. C’est ludique et surtout ça permet d’ouvrir réellement le débat. Est-ce que l’auteur a vraiment figé son discours ? Est-ce que le même texte ne peut pas avoir un sens totalement différent selon l’intonation et le jeu des personnages ?

Phèdre est une femme mariée, coupable de l’amour pour son beau-fils et complice de sa mort. Pourtant, contrairement aux dramaturges antiques, Racine ne pose jamais de jugement sur Phèdre. C’est le spectateur qui se fait sa propre interprétation. C’est lui qui estime que Phèdre est l’origine du problème parce que la pièce s’ouvre sur elle et que son entourage utilise ses actions ou ses non actions pour contraindre d’autres personnages. Même face à Thésée, Phèdre est une véritable anguille. C’est de son absence de décision que découle toute l’intrigue. On s’en rend clairement compte dès qu’on voit ou on écoute la pièce. Particulièrement flagrant avec la Phèdre d’Elsa Lepoivre.

Et même si on veut défendre Phèdre en disant qu’elle n’a rien décidé, ce sont les autres qui ont tout fait pour elle on se retrouve bloqué. Le système de notre société est fait de telle sorte que vous ne serez jamais innocent. Parce qu’on cherche toujours une excuse à ses actions et que si c’est, c’est qu’on a été inspiré par quelqu’un. En d’autres termes, pourquoi vouloir continuer à justifier si Phèdre est coupable ou non coupable ? Même dans l’expression judiciaire consacrée, on ne parle pas d’innocence mais d’absence de culpabilité. Notre système possède un fonctionnement binaire : vous êtes quelque chose ou bien vous en êtes la négation. La dualité n’est pas possible dans un monde régi par la logique.

Phèdre, c’est aller plus loin qu’une simple culpabilité
Dans notre cas particulier, prendre du recul sur Phèdre, la pièce comme le personnage, c’est s’intéresser au motif de la femme mariée et coupable. Certains ont fait des études pour exacerber tout le caractère sexuel contenu dans les mots de Racine. Car la passion chez Racine est une passion qui se cache par des mots forts lourds de sens. Mais si on veut continuer découvrir tous les autres interprétations cachées derrière Phèdre, il faut aller plus loin que le simple sujet de sa culpabilité. Phèdre, c’est avant tout une femme mariée et coupable. Ce motif est un lieu commun de la dramaturgie et sa vision a évolué au fil du temps. Dans nos cours de français, en tant qu’élève, n peut oublier de prendre cette distance. Soit par désintérêt, soit par méconnaissance.

D’abord, il faut se rappeler que les grecs ne croyaient pas tous que les dieux existaient. Ils étaient des entités pour définir des concepts, pour rendre plus facile à comprendre des situations morales. Tout comme dans les contes. Ce sont les fictions telles que le théâtre ou le roman qui ont personnifié ces dieux. De même, étant dans une société très influencée par toutes sortes de religions monothéistes, notre compréhension du monde grec est différente, tout comme celle que Racine en avait à l’époque. Donc nous avons tout à fait le droit de réinterpréter la pièce selon notre propre expérience.

Ensuite, il suffit de lire d’autres textes plus récents pour se rendre compte que la culpabilité dans ce type d’histoire est vraiment trop complexe pour s’arrêter à ça. Thérèse Desqueyroux, vous ne la plaignez pas ? Et la Médée de Christa Wolfe ? Si on étudie la même figure féminine grecque à travers le temps, on se rend compte que les hommes ont eu tendance à les diaboliser, parce qu’elle représente des interdits. Mais derrière ces interdits, on ne se pose pas la question de l’humain qui le subit. Ce sont des figures figées dans le temps pour illustrer des histoires.

En d’autres termes, qui s’est demandé si Phèdre n’essayait pas de sauver l’honneur de son beau-fils ? Et son propre honneur ? Phèdre a combattu ses pulsions mais aussi tout le système qui fait d’elle une coupable avant même d’avoir avoué son mal à Oenone. Elle se savait déjà condamnée par sa société.

Alors, et si Phèdre, ce n’était pas juste le combat d’une femme contre les idées de son époque ?

Edit : pour ceux que ça intéresse, Barthes développe une théorie similaire dans Sur Racine. Il évince la culpabilité de Phèdre pour parler de mort plutôt que de combat. Attention, beaucoup de jargon.

Un commentaire sur “Phèdre, coupable ou non coupable ?

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  1. Je n’ai pas encore eu l’occasion d’être face à cette pièce de théâtre lors de mes études mais tout ce que tu en dis dans cet article me donne très envie de m’y plonger. Le fait que le lecteur/spectateur en vient inévitablement à se faire sa propre interprétation du personnage et à donc comprendre la pièce par ce jugement m’intrigue beaucoup. Je la note 🙂

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