Imagerie d’Épinal – musée, imprimerie et catalogue : complémentaires et nécessaires

Séjourner à Epinal pour aller aux Imaginales m’aura donné l’occasion d’aller visiter la ville les jours suivants et notamment son imagerie. C’était déjà une question qu’on m’avait posé avant de partir en vacances : qu’est-ce qu’une image d’Épinal ? Interrogation propre aux adultes ayant dépassé la quarantaine, étant donné qu’ils ont entendu régulièrement l’expression « image d’Épinal » durant leur enfance, sur les paquets de gâteaux de leurs grand-parents ou encore dans le discours de journaliste qui utilise des expressions toutes faites pour parler d’un sujet pittoresque (par exemple).

Les générations suivantes en ont plus ou moins entendu parler sans avoir forcément de référence claire. L’expression a été vidée de son sens par la consommation quasi nulle d’images d’Epinal, alors même qu’il s’agissait d’images connues et reconnues encore au début du XXe siècle. Déjà, parler d’imagerie à des profanes peut porter à confusion : il s’agit d’une imprimerie spécialisée dans l’impression industrielle d’images avec des machines et des techniques d’impression qui ont évolué au cours du temps entre le XVIIIe et le XXe siècle.
Si on se concentre sur l’expression isolée, on peut voir que dans le langage courant c’est le sens figuré qui est resté : image ou évocation mettent en valeur un trait stéréotypé et/ou naïf d’un sujet donné.
C’est grâce mon séjour à Épinal que j’ai pu m’intéresser à ce sujet. Néanmoins, j’ai été frappée par l’aspect décousu des visites. Oui, parce que l’imagerie et le musée de l’image sont 2 entités différentes sur le même sujet dans quasi le même lieu. Le musée a été créé après pour mettre en valeur le patrimoine culturel de l’imagerie. Et comme beaucoup de gens, c’est par là que j’ai commencé ma visite.

Le Musée de l’image d’Épinal : orienté pour une élite

Musée de l'image, EpinalJe vous conseillerai bien de le faire en dernier, mais si vous êtes comme moi, ignorant sur le sujet, il y a toute une partie à l’étage qui retrace l’histoire de la ville d’Épinal et surtout de son imagerie.

Même si c’est là-bas que j’ai acheté les catalogues pour approfondir les différents sujets traités par le Musée, j’ai été gênée par la scénographie choisie. Le Musée manque cruellement de place pour être ce qu’il doit être : une vitrine et une porte de réflexion sur le patrimoine culturel de l’imagerie. Et il semble s’adresser à un public élitiste, ou tout du moins régional car connaisseur de l’histoire de l’imagerie et de la ville. L’exposition temporaire prend trop de place : 3 niveaux avec la volonté de traiter le sujet différemment à chaque fois, mais les conclusions étant toujours les mêmes on a l’impression de revoir sans cesse le même constat.
La collection permanente est relayée au dernier étage, derrière l’ancienne collection temporaire. On nous annonce 400m2 sur le site, j’ai eu l’impression de voir une expo plus petite : la faute à -à mon sens- une expo pas assez aérée et une articulation peu visible entre les sujets. Trop de textes et d’infos au même endroit, cette densité a fait fuir les gens : ils s’y intéressent, puis au bout de 2 rangées s’en vont. Au moment de la ma visite, les gens sont rarement des connaisseurs et surtout des touristes. Ça manque d’impact, c’est dommage. D’autant plus que les quelques idées pour rendre la visite plus ludique (notamment avec les enfants) sont sporadiques (un manque de moyens, tout simplement ?). Etan donné que le musée était dans la liste des expos à faire durant les Imaginales, on s’attendrait à une scénographie plus adaptée pour un public moins connaisseur.
Néanmoins, il est à noter que le visiteur des Imaginales qui s’intéressera à cette partie aura un rapide résumé de l’histoire d’Épinal dans son ensemble. Notamment grâce au décorticage du tableau de Nicolas Bellot. Pour le reste, c’est difficile à digérer et le lien entre les panneaux n’est pas évident.

Peut-être par manque de moyens, la boutique du Musée est minuscule et surtout vend exclusivement des cartes postales et des catalogues. Encore une fois, ce sont des produits pour un public averti. Le musée a été pensé pour les professionnels ou les chercheurs. C’est très étrange d’avoir pensé le musée comme ça, étant donné que c’est le premier bâtiment qu’on découvre quand on arrive sur les lieux. En en ressortant, on a vaguement une idée de ce qu’est une imagerie mais à aucun moment on ne nous dit clairement qu’il s’agit simplement du nom pour l’imprimerie spécialisée dans les images. Pour cela, il faut aller visiter l’imagerie au fond de la cour.

L’Imagerie d’Épinal : ludique et fourni, à l’image de son histoire

Imagerie d'Epinal, extérieurDepuis quelques temps, l’Imagerie d’Épinal est visitable à n’importe quelle heure durant la période d’ouverture au public. Plus besoin de faire des visites de groupe, mais vous restez guidé. La visite coûte 11€/personne, mais on vous remet automatiquement une tablette renforcée (+ son casque ergonomique) avec une application géolocalisée qui vous permet d’interagir avec le mobilier. On est clairement dans une revalorisation du patrimoine et du contenu pour le mettre a niveau de n’importe quel visiteur. Chaque salle est dédiée à un sujet précis et l’application vous permet d’avoir accès à des vidéos, des jeux, des descriptions auditives et des mises en contexte des machines ou des images que vous regardez.
Contrairement à ce qu’on peut penser, la visite de l’imagerie ne se fait pas dans un endroit bruyant, dangereux et inconfortable. Vous n’entendrez que de loin les machines des employés qui travaillent encore dans cette imagerie. La scénographie de cette visite est vraiment très intéressante : la durée de la visite est prolongée et nourrie par l’application. Chacun en ressort en ayant appris de nouvelles choses, le visiteur même lambda se sent compris et pris à parti.

Deux gros bémols à cette visite néanmoins :
– Certains aspects de la visite du musée sont approfondis pour donner une illustration concrète : exemple l’utilisation d’images religieuses, puis militaires puis éducatives. Le fait aussi que l’imagerie a été beaucoup utilisée par Bonaparte et durant la première guerre mondiale pour mettre en place une propagande et véhiculer toutes les idées pré-conçues qu’on a aujourd’hui sur ces sujets.
Mais pour comprendre la totalité de l’exposition, mieux vaut faire une visite familiale. Ainsi, les devinettes d’Épinal seront comprises dès leur introduction. Elles arrivent comme un cheveu sur la soupe, et on comprend mal pourquoi on nous en parle.
– Une tablette et une application, c’est bien. Très bien, mais on est face à plusieurs problèmes : les personnes âgées ont du mal avec la technologie comme les tablettes (non pas qu’elles soient plus bêtes, mais ça leur demande plus de temps du fait qu’il faille faire un effort de compréhension et qu’elles n’en ont plus envie/plus les moyens). Et l’autre travers, c’est qu’on passe plus de temps à regarder la tablette que regarder l’expo.

Côté boutique, on est servi. Grâce à la visite, on voit que l’imprimerie est encore en activité, donc qu’il est encore possible pour elle de créer ses propres produits dérivés pour la boutique, chose que ne peut pas faire le musée. A partir de ce moment-là, on a presque l’impression que le musée est une dépendance de l’imagerie, mais ps gérée par le même organisme.
Bref, cette boutique est une mine d’or en souvenirs : impression classique ou numérotée, livres, images à découper, cartes postales, jeux, t-shirts, spécialités culinaires, etc. Tout y est.

En ressortant de cette visite, j’étais sûre de tout savoir sur l’imagerie. Et pourtant, comme les 2 visites sont désarticulées l’une de l’autre, il m’a semblé nécessaire de lire le catalogue C’est une « image d’Épinal » pour faire une vraie synthèse. C’était une excellente idée, parce que je partais avec l’idée qu’une image d’Epinal était une juste image imprimée dans l’une des deux imageries d’Epinal, qui au fil du temps ont juste fait évoluer leur catalogue pour répondre à des besoins de l’époque. Après la lecture du catalogue, il paraît évident que l‘image d’Epinal est en fait un support de communication mis à profit du bénéficiaire le plus profitable. Mais à chaud après les deux visites, on ne voit pas assez l’évolution et l’implication des imagiers pour améliorer les moyens de communication et surtout comment l’image d’Epinal a-t-elle perdu ses lettres de noblesse.

Le catalogue : un liant obligatoire pour une bonne compréhension

C'est une "image d'Epinal", Catalogue du Musée de l'Image d'EpinalLe catalogue C’est une image d’Épinal résume à lui seul les 2 visites et les complètent avec un gros apport historique et pictural adapté au propos. Dix années de recherches synthétisés de façon pédagogique, dans un langage accessible et une mise en page aérée. Peu de texte, bonne équivalence de texte et d’images informatives. C’est un texte édité et écrit par des chercheurs, mais qui utilise peu de jargon à quelques exceptions près (cartelier, spinalien, etc qui sont des mots irremplaçables). Le travail d’édition et graphique est remarquable. Il colle complètement à l’esprit de définition de l’expression : un mélange de kitch et très moderne.

Ce catalogue permet de reprendre pas à pas l’histoire de l’imagerie. Comme vu au musée (dans la pièce tout en haut à droite, derrière la rangée de l’ancienne expo temporaire), on apprend que l’imagerie d’Épinal a une histoire complexe qui commence au XVIIIe siècle avec le commerce de cartes à jouer. Dès le début, c’est la confrontation de deux entreprises différentes qui va stimuler la créativité et l’originalité des produits proposés. Le commerce de cartes à jouer va évoluer vers l’impression de contenus divers, parce que les carteliers vont devenir aussi dominotiers (imprimeurs de pièces de papiers à motifs). C’est après qu’il y a eu glissement vers l’impression d’images religieuses, une fois l’imagerie de Pellerin lancée. Les siècles suivants ont vu l’imagerie devenir le socle de la propagande de Napoléon, puis une explosion de créativité se fait grâce à la mise en concurrence de l’imagerie principale par celle d’un ancien graveur qui a ouvert la sienne et qui souhaite se recentrer sur un public enfantin et un but moralisateur, etc, jusqu’à devenir une simple façade de réclame pour du chocolat ou bien des billets de loterie. Et même images de « bon points » utilisées dans les écoles primaires au XXe siècle. L’entreprise a évolué en fonction de la demande du public et de ses mœurs, conjointement avec le contexte politique français.

L’expression figée « Une image d’Épinal » ne tient donc absolument pas compte de l’évolution historique des images issues des imageries d’Épinal. Elle n’a retenu que leur décadence. Même si l’imagerie principale a racheté la seconde, la seconde guerre mondiale a balayé toute créativité et l’imagerie n’a fait que réutiliser des fonds d’image datant du XIXe siècle pour la morale laïque de l’éducation des enfants ou pour le paternalisme militaire. Les visuels sont donc déjà perçus comme datés aussi bien dans leur forme que dans leur fond au XXe siècle. Comme ces images étaient destinées au peuple, leur diffusion a continué de marquer les esprits et elles font maintenant partie de la culture populaire.
Et bien, tout cela n’est pas assez bien résumé dans les deux visites, parce qu’elles sont dans une perspective de revalorisation du patrimoine. D’ailleurs, le catalogue le souligne bien à la fin : l’imagerie et le musée fonctionnent pour faire perdurer cette histoire, mais c’est surtout une source de revenus pour l’imagerie qui ne peut plus rivaliser ni avec les techniques industrielles actuelles, ni avec nos pratiques courantes du numérique et de la consommation.

En conclusion, le catalogue permet de mettre en avant les liens entre commerce, créativité et communication bien mieux que les deux visites qui ont un axe de préservation de la mémoire. Pourtant, l’expression « image d’Epinal » ne peut pas être totalement comprise si on ne traite pas tous les aspects. Le profane peut passer à côté d’un élément important de la compréhension de l’expression « image d’Épinal ».

On peut donc dire que ni le musée (avec les expos actuelles) ni l’Imagerie ne peuvent répondre totalement à un besoin touristique et populaire. Ce sont des lieux de réflexion et de conservation du patrimoine, où la transmission dus avoir semble limitée par divers facteurs : leur approche, leur type de visiteur ciblé, le manque de place pour proposer de façon permanente une exposition qui prend en compte tous ces critères, etc.

N.B. : Après lecture de ce catalogue, il est amusant de voir que l’Imagerie a totalement conservé l’esprit d’origine du lieu : la création d’un contenu adapté au peuple. D’une certaine façon, la tradition perdure.

Les commentaires sont fermés.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :