Les filles Benzoni – Cliché pas cliché

Catherine et Marianne, tomes 1, de Juliette Benzoni

ou quand il n’y a aucun mal à briser les idées reçues d’une époque

J’ai commencé les romans de Benzoni avec pas mal d’appréhension. Le domaine du roman historique est, à mes yeux et d’après ma faible expérience, l’un des lieux le plus bourré de clichés. Les romans écrits par des femmes sont édulcorés ou radicalement écrit en portant uniquement sur la romance, les ambiances sont soit très machistes soit très naïves. La vérité historique est plus le phantasme d’une époque, bref, le roman historique m’apparaît régulièrement comme un endroit où les auteurs veulent se lâcher, se divertir et surtout un terrain de jeu pour laisser libre cours à son imagination. D’autres avant nos contemporains l’ont fait, et Dumas a dit lui-même que pour revivre l’Histoire il valait mieux la violer.

Je pars donc sur ce constat simple pour me lancer cette année dans la lecture de romans historiques plus assidus. Sachant qu’avec mes exigences, j’apprécie la notion de divertissement, mais si je li des romans historiques, ce n’est pas pour me retrouver sur des lectures que je déteste habituellement. Après plusieurs tentatives infructueuses, j’ai fini par découvrir Juliette Benzoni que je pensais être auteure de romans dits « pour femmes » (et j’y reviendrai). J’y ai découvert une auteure très amoureuse de l’histoire et surtout de la narratologie. Il y a la même fougue dans ses écrits que Dumas avec son cycle sur les Mousquetaires : c’est piquant, divertissant, entraînant et surtout une passion pour l’histoire.
La particularité des romans de Benzoni, c’est qu’ils ont souvent pour protagoniste une femme. C’est le cas de Catherine et de Marianne, sur lesquels vont se baser mes remarques ci-dessous.

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Ce qui frappe en premier quand on lit du Benzoni, c’est la volonté de rester fidèle à l’Histoire tout en a détournant pour mieux servir la sienne. En cela, elle se rapproche beaucoup de Dumas, dont j’ai beaucoup aimé La Reine Margot, qui n’est pas forcément le premier roman auquel on pense quand on parle de lui. Le fait d’avoir fait plusieurs entorses à la vérité historique a servi à la dramaturgie du récit, qui est quasi trait pour trait celle d’une pièce de théâtre.
La deuxième chose que l’on retient, la place prépondérante des femmes. Ou plutôt des quelques femmes face à un milieu quasi exclusivement masculin. Catherine et Marianne ont pourtant été écrit à une période où la place des femmes n’était pas naturellement celle de l’héroïne, ou du moins telle que l’auteure nous la dépeint. Il y a flopée de romans dits « écrits pour des femmes par des femmes », mais on est davantage sur des romans type Anne Calmel avec son Aliénor d’Aquitaine où la sensualité est encore perçu comme l’outil unique et naturel de la femme.

De fait, le roman qui a pour protagoniste une femme n’est pas si novateur que ça. On en trouve des traces à plusieurs époques (notamment au XIXe siècle avec Consuelo ou Indiana de George Sand pour citer des figures féminines fortes). Par contre, il l’est dans sa façon d’aborder le sujet par rapport à ses contemporains. Il se démarque d’une volonté contextuelle de libérer la femme du carcan religieux dans laquelle on l’enferme. Il est donc normal à l’époque de Benzoni de lire beaucoup de romans où les femmes fortes sont celles qui usent sans fard de leurs atouts pour faire pencher la balance. Le phénomène venant d’une volonté de la tranche ..jeune et populaire de la population, il est normal que les romans qui offrent ce type de cadre soit beaucoup moins élitiste.
Juliette Benzoni se démarque, car même si ses femmes utilisent elles aussi ces armes, elles gardent une innocence et une naïveté qu’elles associent à une regard acéré et mature sur leur société. Ce sont des têtes bien pensantes fraiches et bien attentionnées qui vont être portées par les événements à vivre des situations rocambolesques qui vont servir la narration et l’Histoire. Il n’y a pas de faux contexte avec une sensualité excessive, qui font de chaque femme un objet de désir sous-tendu. Il y a une approche réaliste qui fait qu’on s’attache facilement aux personnages féminins, parce qu’elles nous ressemblent : caractère haut-en-couleur, et expérience de la vie accumulée au fur et à mesure de nos vies.

Confusément catalogués « romans pour femmes » parce qu’il n’y a pas le violence d’un Tim Willocks, les romans de Benzoni répondent en fait à différents de codes : ceux des romans de Dumas ; ceux de la société dans laquelle elle écrit ses romans ; ceux de l’époque où elle écrit ses romans. S’il est plausible que Marianne apprenne le maniement des armes et la chasse au XIXe siècle en étant une noble franco-anglaise, il serait totalement mal venu de donner ces qualité à la douce Catherine qui est une simple fille d’orfèvre, recueillie par un oncle marchand, bourgeois et paysan au Moyen-Âge. Toutes deux ont un développement similaire au départ, puis radicalement différent pour montrer comment d’une époque à l’autre, la destinée d’un personnage peut totalement basculer. De même, son sens de la dramaturgie, proche de Dumas, se sent dans son goût pour le théâtre et surtout le portrait de chacun de ses personnages.

Il faudra néanmoins demander au lecteur de faire l’effort d’aller au bout des premiers romans de chaque série pour en déceler tout le potentiel. Car pour Juliette Benzoni, les mises en place des situations initiales ne sont pas son point fort. A force de vouloir écrire des femmes fortes, on est face à des Mary Sue qui évoluent dans un monde un peu cliché. Elle évite l’écueil en nous transportant rapidement dans l’action, quitte à faire un trait sur l’enfance de ses héroïnes. Et ce n’est que durant la lecture qu’on découvre leurs défauts et leurs failles. On passe de la femme parfaite à l’icône fissurée.
Cependant, le but de Benzoni semble rester le divertissement. Donc on passera par des lieux communs ou des archétypes de romans historiques pour partir vers quelque chose de plus fourni et imprévu. Qui pourrait croire que Catherine, amant du duc de Bourgogne et destinée dès le début à devenir une potiche de cour, finira par s’opposer à son amant et à lui tenir un discours politique sur la situation dans laquelle il s’est empêtré. Les filles Benzoni sont en fait des femmes fortes, qui connaissent leur influence grâce à leur charme, mais qui sont aussi des femmes bien pensantes qui n’hésitent à utiliser tout qu’elles ont appris pour tirer parti de la situation. Quitte à donner des situations très originales. Elles ont été éduquées à la fois par leur propre société et leur propre expérience. Le cas de Marianne mériterait pourtant une analyse un peu plus poussée, car même si comme les autres elle vit des aventures picaresques, les siennes font de sa vie proche de celle d’un homme de l’époque. La description de époque paraît moins plausible que pour Catherine, dans son ensemble mais contribue à une vision de la femme forte. Par exemple, elle est davantage décisionnaire de qui aura droit sur sa virginité, contrairement à Catherine qui est un personnage plus passif (dû à son époque).

Si on devait résumer rapidement le propos, je pourrai dire que les filles Benzoni sont issues de sociétés où l’honneur est encore très présent. Aussi bien dans leur contexte historique, que dans l’héritage de l’écriture du roman historique. Juliette Benzoni a pris un chemin légèrement différent qui la déclasse un peu par rapport à la production de son époque, mais qui reste lisible par tous les tranches de la population. Son amour de l’histoire transparaît dans ses descriptions et la volonté de coller au plus près d’une vérité historique, qui reste divertissante et engagée.

2 commentaires sur “Les filles Benzoni – Cliché pas cliché

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