La Picassiette #2 : Terre des oublis de Thu Huong Duong

Terre des Oublis, c’est un des premiers romans pour adultes que j’ai lu en dehors de mes études. Parfait pour prendre mon thé en solo pour un nouveau numéro de La Picassiette.

Ce roman, je ne lui ai pas laissé la place qu’il aurait dû avoir dans ma vie, tout comme je ne pense pas qu’il m’aurait autant touché à 18 ans. Ce roman, c’est vraiment une question de sensibilité et de patience. L’écriture peut rebuter (pour diverses raisons pour lesquelles je ne suis pas forcément d’accord).
Ce n’est peut-être pas son meilleur roman mais qu’en sais-je pour le moment ? Ca parle de la condition féminine, il paraît. Il a reçu le prix des Lectrices de Elle à l’époque, je crois. La bouilloire vient de s’arrêter, il est temps de verser son thé.

Thé vert ou thé au jasmin ?

Il est important de planter le décor, parce qu’avec du recul je trouve que j’ai été particulièrement méprisante et hautaine face à ce roman. Je ne lui ai pas donné sa chance, et il a été vite remisé à cause du style de l’auteure. Sur quoi on pourrait tergiverser sur l’absence de repères dans le monde contemporain pour un lecteur de classe littéraire qui ne vivrait pas dans un milieu enclin à la lecture. Mais ça, c’est un autre sujet.

Venant d’une famille où il y a peu d’argent pour les loisirs, je me suis toujours sentie mal d’obliger mes parents à acheter des livres loisirs pour moi. Étant la seule lectrice de la famille, partir gambader dans les viles voisines pour trouver une bibliothèque qui a autre chose que des romans sortis dans les années 70 à 90 n’était pas non plus une mince affaire. A vrai dire, je n’ai jamais été habituée à aller en bibliothèque. Devoir lire un roman avant une limite précise, ça m’agace. Déjà ça avec l’école.

Du coup, je suis tombée au supermarché sur Terre des Oublis courant 2006 ou 2007. Ma seule excursion dans le monde moderne était Amélie Nothomb et j’avais été endurcie par un parcours littéraire avec moult classiques. A l’époque, les classiques étaient devenus mes modèles pour évaluer un livre. Imaginez un peu comme la barre est haute quand vous adorez Zola, que vous buvez devant du Laclos au petit déjeuner et que vous venez de finir Du côté de chez Swann mais que Belle du Seigneur vous fait encore peur.

Grâce à Croque les Mots, j’ai eu l’occasion de ressortir le livre de ma bibliothèque. Ce n’est pas le bon livre, mais je ne me sentais pas pour acheter un autre livre de Thu Huong Duong. Après avoir lu la biographie de la Dame et avoir lu quelques explications du traducteur, j’ai finalement fait le vide dans mon esprit pour me lancer.

Finalement, ça serait sûrement thé au jasmin. De toute façon, j’ai du mal avec tous les thés sud-asiatiques.

On se brûle les lèvres

Dès l’ouverture du livre, je suis à nouveau récalcitrante à continuer. Par contre, je ne ressens pas de rejet. Le roman n’a pas changé, mais moi j’ai mûri. Peut-être suis-je plus patiente. En tout cas, je passe outre ce détail : la langue vietnamienne est musicale et est difficilement traduisible en français. D’après le traducteur, quand on a une variété de mots en vietnamien, on en a que 2 ou 3 en français. Ca n’empêche pas de voir que l’écriture de l’auteure se focalise beaucoup sur l’ambiance, plus que sur l’avancée de l’intrigue.

Après avoir lu les premiers chapitres, je trouve les personnages attachants chacun à sa manière. Pas de manière immédiate, mais plus on lève le voile sur leur passé et plus on est de connivence avec eux. Pourtant, chacun est le malheur de l’autre. Difficile de choisir.
Au début du roman, j’ai une nette préférence pour Miên. Elle est présentée comme celle qui subit le sort. Elle subit le pouvoir de la communauté. Faut la comprendre, retrouver en chair et en os son premier mari vivant mort au front, alors qu’on a refait sa vie avec l’homme de sa vie, ça passe mal pour Miên. Elle est hébétée et son comportement est vraiment sur la défensive. Obligée de suivre le choix tacite de sa communauté, elle finit par accepter de rejoindre Bôn… mais au prix d’y vivre comme une veuve.
Bôn, malgré mon empathie pour lui, m’apparaît foncièrement mauvais. J’ai eu la sensation dans les premiers chapitres qu’il ressentait de la pitié pour Miên dans ses sursauts de lucidité. Parce pour le moment, il veut qu’une chose : avoir sa récompense au pieu parce qu’il rentre de la guerre.
Hoan est comme Bôn : un personnage à double face. On en a une impression au tout début du roman qui s’avère totalement faussée. Il est certes fort et puissant, mais c’est un lettré qui est arrivé comerçant par hasard, avec un passé aussi sombre que les deux autres.

Plus j’avance dans ma lecture et plus je remarque que les chapitres sont écrits de la même façon : temps présent, temps passé, temps présent mêlé aux pensées du passé. Les personnages avancent peu parce qu’ils sont prisonniers de leurs pensées, en plus des coutumes et des devoirs qu’ils ont envers leur société. Ca m’énerve un peu au début, et puis je me dis que j’ai donné une seconde chance au roman, autant aller au bout. Peut-être que ça fait partie d’un tout ?

On trouve le thé fort en goût

Le thé refroidit lentement et je sens pleinement les arômes en bouche de la fleur de jasmin. D’ailleurs dans Terre des Oublis, ils mettent les fleurs à infuser seulement à la fin de la préparation !

Ca y est, on tombe sur le premier chapitre qui dépeint Bôn de l’intérieur. Arrivé quasiment à la moitié du roman, on découvre la folie de Bôn. Dévasté par la guerre du Vietnam, il repense à tous les événements qui l’ont amené jusque chez lui depuis la mort du sergent en passant par le village de pêcheurs pour rentrer chez lui. L’auteure ne nous donne pas d’indice, mais j’ai l’impression qu’il a revécu ces événements en vrai. Il est aux champs, il se demande pourquoi il n’arrive pas à enfanter et pourquoi Miên ne l’aime plus. Obsédé des idées, il change de sujet et nous voilà plongé pour presque 100 pages qui nous raconte comment il a perdu son sergent (le 2e amour de sa vie ? Seulement un brolove ?), puis l’escapade dans la jungle avec le cadavre, les vautours et les spectres.
Le mal de Bôn est très profond. On sent presque imperceptiblement que ses voisins commencent à se poser des questions sur sa santé. Ils ne savent plus comment le soigner. Par devoir, ils aident cet homme sans emploi et qui va aux crochets de sa femme à retrouver sa virilité.

Lire les chapitres suivants qui passent de Bôn à Miên à Hoan de manière cyclique me donne envie de me poser pour réfléchir à ce que disent les personnages. La société de ces trois personnages est communiste. Donc plus que tout autre, elle pense de façon collective le fonctionnement et l’application des lois pour un pays entier. A cela s’ajoutent les traditions, les lignes séparatistes et la seconde couche de cette société. Il y a deux niveaux : celui de l’Etat, valable pour tous, qui vous donne des droits mais aussi des devoirs, qui doit faire régner la justice. Puis celui du peuple, variable si on vit en campagne ou en ville. Les traditions et l’honneur sont encore plus prégnants. Du coup, lire Terre des Oublis, c’est comme assister à une humiliation appuyée. Les paysans ou même les citadins nous apparaissent comme des animaux dans leur jugement et leur comportement. Ils règnent parce qu’ils profitent de l’effet de masse.
Et en lisant le roman, j’ai pourtant l’impression que l’auteure ne jette pas forcément la pierre aux habitants mais à la société. De façon furtive. Les vies des trois personnages auraient été complètement différentes s’il n’y avait pas eu cette obsession du devoir instaurée par cette société. Il est nécessaire, mais il les a comme embrigadé. Si Bôn n’aurait pas été le dernier jeune home à marier et si elle n’avait pas été aussi timide, elle aurait pu rencontrer Hoan. Si Bôn n’était pas parti à la guerre, peut-être aurait-il eu son fichu enfant. Si Bôn n’était pas rentré, Hoan et Miên ne se seraient pas séparé. Etc.

On est inondé par ce doux-amer

J’ai fini par m’habituer au goût très parfumé. Mais le thé ça reste amer.

On continue la lecture et j’ai du mal avec les passages avec les maisons closes du côté de Hoan. Son compagnon de chambre a une vision très dégradante de la femme, complètement à l’opposé de lui malgré ses pulsions sexuelles violentes. J’ai l’impression de voir une société ultra-patriarcale qui fait tout pour soumettre les femmes comme des esclaves. Face à cet homme, Hoan paraît tellement faible alors qu’en fait il est juste tolérant et ouvert, comme son père instituteur.

J’aime beaucoup le parallèle entre la vie de Bôn pendant 6 ans dans son village de pêcheurs et ce que vit Miên. On sent qu’on est à un point du récit où tout va basculer. Jamais leurs deux vies n’ont été mises en miroir de cette façon. Tous les deux essaient d’oublier leur temps présent parce qu’ils se sentent salis et utilisés.

Derrière la critique de la guerre dans Terre des Oublis, l’auteure s’attaque directement à la sa société, sans jamais nommer les puissants. A peine un Président ou un Vice-Président. Tout se joue dans l’ambiance et le contexte général.

On s’attaque aux friandises

Ce roman n’est pas si mal. Je m’y suis même très attachée. Je regrette déjà la fin, même si ça serait tragique pour les personnages. Tout paraît si vrai.

Je refais à nouveau le point sur l’écriture. Beaucoup disent qu’elle est poétique, mais personnellement je la trouve minimaliste. Au début, je pensais simpliste, mais le choix des mots est trop précis par moment. Non, je dirai plutôt économe. Économe des mots pour poser une ambiance. Voilà, l’écriture de Thu Huong Duong, c’est l’écriture simple et vraisemblable de sa réalité. On avance doucement, les personnages font beaucoup de retours sur eux-mêmes mais on patiente avec eux.
L’importance de ces pensées devient évidente et importante pour tout le récit. En fait, je suis voyeuriste. J’espionne la vie de pauvres âmes qui se déchirent. La narration est parfaite, j’ai l’impression de lire la vie de vraies personnes.

J’ai dépassé le troisième quart de ce roman, et il n’y pas un sort moins enviable que l’autre. La connivence qu’on a au début avec certains personnages éclate. Tout change selon le point de vue.

Ca y est, deuxième point critique du roman. Bôn se rend compte qu’il n’a jamais voulu comprendre ce que lui disait son ami Xa. Maintenant, il fait honte à toute la communauté et plus personne ne le soutiendra. Ce que veut Xa veut lui mettre sous les yeux, c’est que l’amour ne s’achète pas. Il force sa femme, il l’humilie, mais pour que l’amour marche, il doit venir des deux partenaires. Il aurait dû se remarier ailleurs.

La tasse est vide

Le drame est enfin arrivé. Bôn est un salaud, c’est dit. Miên est faible, mais qui n’aurait pas développé un syndrôme de Stockholm dans son cas ?

A la fin, plusieurs passages sont racontés hors-champs. C’est le peuple qui explique les derniers événements avant qu’on ne reviennent sur des points de vue internes.

Les derniers mots du roman me troublent : Bôn est bien le personnage principal de ce roman. Sa Terre des Oublis, il l’a enfin trouvé.

Je ferme le bouquin, couverture contre la table. Et je médite sur ma tasse vide. Je sens que j’ai loupé quelque chose, ça viendra après coup. Demain.

J’ai pourtant toujours détesté le thé vert

Il manque un petit quelque chose à ce roman pour être un coup de coeur. J’ai finalement apprécié ma lecture, mais le tout reste un peu brouillon. Étant donné que c’est l’un des romans qui vivaient en l’auteure pendant plusieurs années, ça peut se comprendre. Dans ces choses-là, il y a de brutalité ou un besoin de ne pas être parfait, c’est ce qui rend attirant le roman.
C’est un roman social original, comme on en voit pas souvent par chez nous. A lire avec patience. C’est à nous, lecteurs occidentaux, de faire le premier pas pour entrer dans ce monde codifié. Une petite claque pour qui sait ne pas rester à la surface.

Réduire ce roman à une simple étiquette de « condition de la femme », je trouve ça tellement pauvre. Surtout que c’est surtout la condition humaine et que c’est par les yeux de Bôn que l’histoire arrive et s’intensifie.

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