Pourquoi j’aime Jane Eyre & pas Lucy Snowe

Que l’on soit d’accord : je ne rejette pas du tout le roman Villette. Bien au contraire, Villette est une mine d’or, un texte révolutionnaire, une voix profonde qui s’élève face à l’éducation et la société -pas que victoriennes- et qui dit ce qu’il pense. On est dans un monde rude où l’héroïne n’en veut jamais à la vie et qui avance de façon déterminée pour survivre. L’écriture y est mieux maîtrisée, les portraits psychologiques sont bien détaillés et l’introduction du gothique est bien mieux amenée.

(Lire mon avis complet sur Jane Eyre)

Alors pourquoi dis-je que j’aime Jane Eyre et pas Lucy Snowe ? Parce que malgré un ton romantique dans Jane Eyre, l’héroïne prend son destin en main et décide de bouleverser la vie des gens. Son caractère s’affirme malgré l’impression d’effacement qu’on peut avoir d’elle au début. Lucy Snowe ? C’est tout l’inverse : on est face à un personnage fort qui se perd dans ses émotions. L’anxiété que lui inspire la société dans laquelle elle vit la brise totalement.

Question de société ?

L’évolution de Jane se fait plus facilement parce qu’elle vit dans un mode façonné par les images romantiques qui jalonnent le texte. La société, elle l’a quittée depuis bien longtemps. Elle en a un très mauvais souvenir aussi et elle a été brisée, brimée. Le refuge à la Rochester, c’est le second souffle de vie. Jane a eu droit à une seconde chance de vivre sa vie et l’a saisie.

Lucy Snowe, c’est la femme active qui n’a pas froid aux yeux quand il s’agit de chercher un travail. Elle a un appétit ahurissant pour la vie qui nous porte tout de suite. Néanmoins, dès les quatre premiers chapitres on sent qu’il y a quelque chose qui cloche. Il faut attendre le 5e chapitre pour lire un texte écrit à la première personne et qu’on s’attarde enfin sur elle… Lucy est courageuse, un modèle pour toutes les femmes qui veulent que leur voix soit entendue. Mais Lucy, c’est aussi une jeune femme qui a perdu toute sa famille et ses idéaux. D’un côté, elle sera ouvertement revêche et de l’autre elle se laissera marcher dessus par toutes les aristocrates qui lui passeront sous le nez.

Contrairement à Jane, Lucy évolue dans un environnement hostile aux femmes, notamment à celles qui ne respectent pas les codes établis par l’étiquette. Rendez-vous compte, elle travaille. Ce n’est pas un parti convenable pour l’époque, elle le sait, et la peur de la solitude la ronge sans cesse. Lucy n’aura pas le privilège d’être l’élément quasi central de la cour de son prétendant. Malgré la fin de roman ouverte, sa relation avec le Dr John est malheureusement compromise dès le début. Rapport à la construction narrative avec l’absence de « je » dans les premiers chapitres.

Question de contexte ?

Jane Eyre et Villette sont écrits dans des contextes radicalement différents. Si dans le premier, on sent déjà son attrait pour le réalisme, il est poussé au pessimisme dans le second. Dernière vivante de sa fratrie, vivant encore avec son très vieux père irascible, elle n’est toujours pas mariée. Charlotte est pauvre et doit travailler pour survivre. On peut comprendre qu’elle soit brisée par la vie. Les espoirs et la fougue de son premier roman pour adules se sont envolés. Chez Jane Eyre, l’individualisme incarné c’est Jane. Sous ses airs de femme sage et bien éduquée, elle n’a pas sa langue dans sa poche et elle refuse qu’on lui impose sa volonté.

Et pourtant, Villette regorge de passages humoristiques rappelant vaguement l’ironie avec laquelle elle ouvrait son roman Shirley. La Belgique s’appelle « le royaume de Bassecour », par exemple. Si Lucy se laisse ronger par la société aristocratique, il n’empêche qu’elle s’en moque ouvertement par moment. Ce sont ces passages qui nous permettent de respirer et d’espérer un mieux pour Lucy. Mais dès que l’histoire repasse sur les affaires de cœur, on a de la peine pour la jeune Lucy. Elle est coincée dans un cycle infini parce qu’elle n’essaie pas vraiment de briser l’ordre social. Elle ne le fait que dans le cadre de son travail, seulement face aux femmes. Comme si elle ne pouvait pas prendre soin d’elle. Par exemple, quand son collègue la menace de venir après son cours pour reprendre la lettre qu’il lui a donné et lire sa correspondance, dans son bon droit, Lucy ne tique pas. Elle reste impassible. Jane se serait rebellée.

Question d’émotions ?

Outre la situation géographique, la grande différence dans la construction de ces deux personnages, c’est leur tendance à se laisser porter par les émotions. Le passage de l’Angleterre à la Belgique n’est pas anodin. La première est le socle familial et le pays où toutes les aventures littéraires de la famille ont commencé, c’est le pays de la vie comme de la mort. La Belgique, c’est l’aventure, la nostalgie d’une époque révolue qu’elle a vécue avec sa sœur Emily, c’est son entrée dans le monde adulte en devenant professeur.

Côté lande anglaise, Jane Eyre est un personnage typique du romantisme, mais elle s’en dégage par une volonté de briser les codes. Rochester la rend jalouse, Rochester lui fait tourner la tête, elle tente par tous les moyens de garder les pieds sur terre et de ne pas devenir le jouet de sa propre passion comme celle de son employeur. On sent l’influence de la lande et de sa brume. On est presque proche des romans d’Emily Brontë dans ces instants-là. Personnellement, j’ai quasiment lu tout Jane Eyre comme le grand poème d’une femme qui chante sa volonté d’exister, de vivre dans une autre société qui a accepté son existence : tout ce qu’elle possède, c’est son nom.

Côté Belgique imaginaire et citadine, Lucy Snowe aurait parfaitement eu sa place dans un roman réaliste comme Middlemarch. Mais par manque de fortune, elle se trouve enchaînée à deux maux du siècle : l’individualisme et la mélancolie. Comprenez par là que sa condition féminine telle qu’elle la ressent est dessinée par son angoisse. Elle-même est analysée aussi bien de façon très scientifique qu’ésotérique, comme si elle était coincée entre deux visions du monde. On atteint des questions sensibles : comment exister sans statut social, sans mari, quand on est une femme ? Peut-elle s’accomplir autrement ? C’est tout le jeu de sa relation avec le Dr John. Prise au piège parmi les différentes intrigues de cœur, Lucy Snowe brille par son charisme et pêche par son manque de lucidité. De plus, le fameux Dr John l’infantilise plus qu’il ne lui donne de l’importance en tant que femme. Ce qui a pour conséquence aussi bien de l’enjailler que de la conserver à son état de femme désœuvrée.

Et alors ?

Lucy Snowe est clairement une cousine anglaise d’Emma Bovary. Sa construction est quasiment faite en miroir : Lucy n’a pas peur de voyager d’Angleterre en Belgique, seule. Elle ne cesse de montrer des signes extérieurs d’indépendance octroyée de force, mais elle est incapable de s’en sortir dans sa vie amoureuse. Quant à Emma, elle est enchaînée à sa vie de provinciale française, mais elle consomme des aventures amoureuses jusqu’à la lie qui feront son malheur.

Dans les deux cas, j’ai pris les femmes en pitié. On se reconnaît facilement dans ces deux personnages et c’est ce qui est angoissant. On ne veut pas finir comme elles ! Du coup, littérairement parlant, je préfère le développement de Jane Eyre, plus positif et qui s’ouvre sur une note d’espoir malgré une fin qui a détruit les deux personnages.

Serais-je au fond une Emma Bovary ? A préférer la vie d’une femme de roman plutôt que d’assumer de vivre dans une société plus que pessimiste. Pas vraiment, sinon les critiques hommes de l’époque en seraient tous. Dans la vie, j’aurais une forte tendance à l’anxiété, comme Lucy. Pourtant, je me refuse catégoriquement à me perdre la mélancolie. Je me force à garder un caractère aussi optimiste que possible. Jane Eyre répond à mes attente. Grâce à la structure narrative de son roman, elle vit hors du temps, ce qui permet à Charlotte de développer ses idées plus pleinement. Jane nous donne à penser qu’une femme doit pouvoir s’exprimer librement et doit faire partie intégrante de cette révolution de l’individualisme. Lucy… Et bien, Lucy, « she knows nothing » si je puis me permettre. Elle est malheureusement le résultat d’une équation qui tend à prouver que la condition des femmes doit évoluer avec son temps.

N.B. : Villette a été publié un an avant que Charlotte trouve un moyen d’améliorer les conditions financières de son futur époux, et deux ans avant sa mort en couches.

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Et vous ? Avez-vous lu Villette ?

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