Pourquoi j’aime Charlotte & pas Emily

Charlotte ou Emily Brontë, c’est comme dire qu’on aime la bolognaise et pas le pesto, qu’on aime Ghibli et pas Disney, bref c’est une question de goût qui fait toujours débat. Y en a qui vont aimer les deux, mais les deux sœurs Brontë ont un style et une façon de penser tellement différents que je ne peux pas adhérer à l’une sans déprécier l’autre.

Vous l’aurez compris, je préfère Charlotte à sa cadette. Après avoir lu un roman de chaque et avoir commencé Villette et Shirley, je pense pouvoir faire pencher la balance sans souci du côté de l’aînée des trois sœurs écrivaines. Mon but n’est pas de diminuer une sœur par rapport à l’autre, mais d’expliquer pourquoi je fais partie des déçues d’Emily Brontë.

Chaque sœur a vécu les différents drames familiaux de façon différente et leur a créé des personnalités propres à leur statut dans la société ou dans leur famille. Sans le sou mais issu d’une famille qui aime la littérature, elles ont souvent participé à des entre frère et sœurs pour stimuler leur amour de l’écriture. Vouloir les confronter, c’est comme vouloir comparer Hugo à Dickens. De loin ça se ressemble, de près on sent bien deux gros caractères qui s’expriment différemment. On n’aura plus de goût pour l’un ou pour l’autre selon notre propre passé (de lecteur).

Entre monde adulte et monde adolescent

Charlotte, c’est la pensée réaliste. Emily, c’est le déchaînement des émotions.

Charlotte va nous dépeindre une société ou les pensées de ses personnages avec rationalité, reprenant par des modes de pensée de l’époque que es femmes auteurs comme George Eliot essaient de poser, sans pour autant mettre au second plan une attitude qu’on décerne aux femmes : tendance à la mélancolie, instabilité d’une situation financière, la dévalorisation de son statut si on travaille, une éducation victorienne trop présente, etc. J’ai été particulièrement touché par le combat de ses héroïnes qui sont finalement assez passives au début, mais qui développent un caractère rebelle et révolté. Ces femmes sont étriquées dans leur rôle imposé par leur société, par les codes et l’étiquette que les hommes ont imposé aux femmes. Bref, la grosse différence entre Charlotte et Emily à mes yeux, c’est le caractère qui se dégage de l’une et l’autre. Charlotte est pour moi une grande féministe. Certains de ses romans sont notamment autobiographiques en partie, et on sent bien l’implication de l’auteure qui refuse de verser dans le drama des romans dits féminins, sans pour autant mettre de côté sa nature romantique.

Les deux sœurs vivent dans un siècle en pleine évolution scientifique, idéologique, philosophique et religieuse. La différence entre Charlotte et Emily, c’est que la grande sœur a vécu plus longtemps et s’est intéressé au monde matériel et à la vie quotidienne avec réalisme. La cadette a préféré créé un monde alternatif pour mieux dénoncer les injustices et les comportements amoraux de l’époque.

Emily n’a pas choisi de faire un discours aussi engagé que sa sœur, mais plutôt révolté. Quand j’ai lu Les Hauts de Hurlevent, j’ai eu l’impression d’être face à un roman très jeune dans son écriture, tout en étant déjà bien formé. Je ne supporte pas certaines tournures de phrase trop chargées, ce besoin de trop faire vivre les émotions de ses personnages au point qu’ils nous envahissent. Le roman est plus court que Jane Eyre et je l’ai trouvé beaucoup plus étouffant.
Pour qu’un roman puisse être accepté tacitement par le lecteur, il faut que l’écrivain rende vraisemblable son histoire. Le pari est dur à relever avec le roman d’Emily étant donné que tous les traits sont grossis au maximum pour créer des caractères rongés par le besoin de faire aux autres, quitte à oublier son bien-être et celui des autres. Je n’ai jamais pu adhérer aux personnages principaux. Pour moi, ils ont eu ce qu’ils cherchaient. Aucune envie de m’apitoyer sur eux.

Ce manque d’identification ou de compassion, je ne l’ai jamais eu avec Charlotte, parce qu’elle traite ses sujets de façon complètement différente, plus pragmatique, plus réaliste. J’ai eu sincèrement l’impression de lire un monde par les yeux d’un adulte chez Charlotte et d’un adolescent chez Emily avec les codes qui leur sont propres.

Le gothique, ce qui les départage ?

Ce qui est très étrange, c’est que les deux sœurs s’appuient sur un genre très en vogue à l’époque chez les romans dits écrits pour des femmes : le roman gothique. Et là, les résultats du match s’inversent complètement.

On ne peut pas retirer à Emily d’avoir su créer un monde tellement hors de nos codes qu’il s’emboîte parfaitement avec le roman gothique. La lande donne froid dans le dos, les scènes de transe de Catherine nous mettent mal à l’aise, etc. De ce point de vue, je dirai même qu’Emily a renouvelé le genre et a un statut à part. Le gothique n’est pas l’élément principal, mais il est latent et pose le décor de son histoire. Il favorise l’explosion de sentiments qu’elle décrit.

Sur ce point, je trouve que Charlotte s’épuise et a du mal à amener ses scènes gothiques. A peine un sursaut. Ces passages ont soit très mal vieilli, soit sortent de nulle part sans préambule. Charlotte rationalise trop et passe à côté de l’effet. Ils apportent juste une connotation mélancolique supplémentaire, rien de plus.
La force de Charlotte est davantage dans la notion de destinée. Ses personnages sont généralement conçus pour ne vivre que dans un seul type de contexte social. Pourtant, ils arrivent à évoluer, faire entendre leur voix et à passer outre l’ordre établi malgré les réticences religieuses qu’ils peuvent avoir.

Le réalisme face au gothique

Il me semble qu’avant de nous faire lire à l’école Madame Bovary, il serait intéressant de mettre son nez dans les romans de Charlotte. Ses romans engagés sont beaucoup plus faciles à lire que Middlemarch. Ils sont pleins des innovations de l’époque et ses personnages ne refusent pas la réalité. Les personnages l’accepte tout en la détournant pour mieux s’en accommoder.

Chez Emily, on sera plus sur une négation de notre monde et un discours qui déborde. Son texte est tellement original dans sa façon d’écrire qu’il se démarque du genre duquel il se définit.

Néanmoins, subjectivement parlant, je n’ai absolument pas accroché au roman d’Emily. J’ai eu l’impression de lire quelque chose de nouveau, moderne mas qui manquait de travail et de recul. Je lui reconnais que son ambiance est d’un autre niveau que les romans gothiques d’Ann Radcliffe et que Les Hauts de Hurlevent ont quelque chose qui ont qui reste intemporel et qui reste moderne même après deux siècles.
Lire un roman juste pour le plaisir de l’exercice de style m’intéresse moyennement. C’est pour cela que j’aime Charlotte et pas Emily. L’aînée a eu le temps de travailler sur plusieurs romans et d’écrire sur différents types de mondes (campagne, ouvrier, Belgique imaginaire) pour prendre ses marques et adapter son discours et sa personnalité de manière de plus en plus prégnante.

Et alors ?

En conclusion, si je préfère Charlotte, c’est parce qu’elle a pu utiliser son expérience pour écrire et faire évoluer son discours. Jane Eyre est un gros coup de cœur pour moi parce que le développement psychologique des personnages est torturé, mais intéressant et ambitieux pour l’époque. On affronte une réalité pou s’y cogner durement, trouver des solutions et avancer.

C’est exactement ce qui manque chez Emily à mes yeux. Elle n’en aura pas eu le temps non plus, mais je pense qu’elles auraient eu malgré tout une façon de penser radicalement différente. Emily est certes plus révoltée que son aînée, mais elle manque de finesse et s’attache trop à la question religieuse et au mal dormant en nous.

***

Et vous ? Qui préférez-vous ?

4 commentaires sur “Pourquoi j’aime Charlotte & pas Emily

  1. J’ai une petite préférence aussi pour Charlotte (Ah, Jane Eyre… <3), mais elles ont chacune un style bien définis et différents, ce qui fait que je trouve mon compte avec chacune 😉

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    1. Oui, on ne peut pas les confondre ! C’est pour que je concède que le charme d’Emily est d’avoir su créer un monde à part, comme une dimension parallèle où tous les défauts humains seraient grossis ^^

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  2. Pour le moment, je n’ai lu que Les Hauts de Hurle-Vent d’Emily Brontë que j’ai adoré. Oui, les traits des personnages sont très accentués, et je n’ai pas pu m’attacher à eux (en même temps, je me demande comment ça peut être possible), mais j’ai réussi néanmoins à être absorbée par l’histoire et par la haine et l’horreur qui ressortent des protagonistes.

    Il faudrait que je me plonge dans les livres de Charlotte Brontë, mais je ne sais pas par lequel commencer. Est-ce que tu en aurais un, à part Jane Eyre (j’aimerais commencer par un livre moins conséquent), à me conseiller ? 🙂

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    1. Ça te dérange de lire en anglais ? Parce sinon elle a fait aussi des courts pour enfants ou jeunes adultes, de max 200 pages, qui peuvent te donner une idée ^^ J’vais bientôt recevoir Stancliffe’s Hotel.
      Sinon, en français, tout n’a pas été traduit et on se contente forcément des gros romans les plus connus. Donc inévitablement je dirai Jane Eyre parce que Shirley est ENCORE plus gros ^^;
      Je te déconseille Villette tout de suite, trop fataliste m^me s’il est TRÈS féministe. J’ai été déçue par la fin que j’avais venir de loin, malgré un message très fort sur la condition de la femme et sur un portrait de femme qui en veut dans la vie. Charlotte l’a écrit dans un contexte très particulier et tu sens bien qu’elle était dans une période très… « morose ».

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