LC : Kushiel, La Marque de Jacqueline Carey

La Marque est un roman qui m’a d’abord causé une grande déception. Je n’avais pas du tout aimé la façon dont les événements étaient narrés et encore moins la façon redondante de Phèdre no Delaunay de se sortir des situations. On changeait sans cesse d’ambiance et de contexte référent, me donnant l’impression d’être flouée dans mon choix de lecture. Ça commençait super bien pourtant avec une ambiance qui ramenait nos sens aux mille et une nuits. Le fond religieux est bien développé et tourné en dérision, surtout avec notre élue de Kushiel, on s’attend à quelque chose d’unique, d’original. La suite a été la première fois une suite de déconvenues, car j’ai eu l’impression de quitter trois fois le roman pour lire autre chose.

J’ai dû le relire une deuxième fois pour finalement apprécier le roman. Le passage de la maison de Cereus aux jeux de Cour avec Delaunay est toujours un point sensible où j’ai l’impression d’avoir été flouée sur la came. Celui qui nous fait passer des complots politiques au récit d’aventures est mieux passé, même si on retombe sur un récit beaucoup plus classique, parfois même un peu surjoué.

Dans l’ensemble, ce livre est intéressant à lire, même si on a du mal avec les scènes érotiques aux goûts très éclectiques. L’auteur finit par dépasser le simple besoin de faire du sexe pour faire du sexe, les personnages se développent dans différents lieux avec différentes cultures et on s’ouvre une intrigue plus épique, non sans un certain comique de situation. Quand une anguissette sauve un royaume de la trahison, alors qu’elle n’était qu’une fille de joie honorant le Compagnon Namaah d’Elua, on s’attend à des intrigues de cour, à des morts, mais pas forcément à des kidnappings, des fuites dans des montagnes enneigées, des meurtres à l’épée ou encore à rencontrer un dieu de la mer qui empêche deux nations de se retrouver.

Titre : Kushiel, La Marque
Auteur : Jacqueline Carey
Tomaison : 1/3
Nombre de pages indiqué : 840
Édition numérique : Milady fantasy.

Mon avis

La construction du récit

La grande faiblesse du roman vient donc de sa construction. Le liant n’est pas forcément très bon, surtout quand le début met la barre vraiment très haut. D’abord on lit un roman d’initiation aux accents orientaux, puis on découvre une entrée dans le Monde façon XVIIIème siècle et enfin on retombe sur un roman d’aventures fantasy. Le tout est audacieux, surtout quand on voit le sujet traité par l’auteur, mais il n’empêche qu’on ressent un manque d’unité. De plus la description des talents de Phèdre no Delaunay est très détaillée sur le premier quart du roman et beaucoup moins sur le reste. En plus de donner une impression de changement d’atmosphère, les lecteurs qui ne persévèrent pas assez ne retiendront que l’épisode du tisonnier ou la torture et l’humiliation que Mélisande fait subir à Phèdre. Pourtant, le roman se comporte comme un tout : il faut que Phèdre traverse les trois étapes du type de roman choisi par Carey pour que son caractère et son identité évolue.

Plus tard, l’auteur arrive mieux à mélanger les genres. On en se rend plus trop compte du changement de registre. Mais le début m’avait tellement de mal là-dessus que je stoppais net ma lecture à chaque fois, m’obligeant à m’habituer à un nouveau cadre. D’ailleurs, ma partie préférée est celle proche de la fantasy, car Phèdre se remet enfin en question. Parallèlement, on nous offre une violence plus habituelle, celle de la guerre et des butins, mais qui est pourtant tout aussi violente que celle qu’on nous présentait en première partie du roman. Ce qui est amusant à remarquer, c’est que la partie fantasy est traitée comme si elle était le mauvais pendant de la civilisation. Un autre point de vue pour nous faire accepter les mœurs de Phèdre et nous faire réfléchir sur les intrigues fantasy classiques.
Il n’y a pas trop de souci à se faire côté plume de l’auteur, elle maîtrise bien la langue, la traduction ne sonne faux à aucun moment et on est directement plongé dans un univers bien spécifique à l’écriture enlevée.

Pour information, le début du tome 2 reprend les intrigues de cour. Je n’ai pas encore dépassé les 150 pages, mais j’ai l’impression qu’on reprend le même schéma narratif.

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Le thème

Pas très commun (en fantasy) de voir une anguissette (autrement appelée dans le roman, une putain) sauver un royaume des griffes des traitres, surtout quand celle-ci est irrémédiablement attirée par la torture et surtout par un personnage très important, celui de Mélisande. En 2001, Jacqueline Carey nous propose un roman plus intéressant que les habituels romans qu’on trouve quand on a un protagoniste féminin. Phèdre est une femme forte et on nous propose un opposé exact du grand guerrier qui tue moult personne pour sauver le monde.

Néanmoins, la narration à la première personne manque parfois de subtilités. La structure interne des chapitres se répète beaucoup trop souvent dès que l’on dépasse la moitié du roman. Après avoir dit que l’intrigue était originale, j’en viens à ajouter que, en règle générale, on est peu surpris par l’intrigue (exception faite de rares moments forts en émotions). Comme si on s’attendait à cet enchaînement d’événements. De plus, la façon dont Phèdre relate les événements met trop de surenchère et on ne finit par ne plus prendre en compte ses mises en garde. Beaucoup trop de fatalisme, même si c’est pour la rendre humaine, d’autant plus que la Phèdre narratrice sait comment cela se finit. C’est donc un avis en demi-teintes sur ce point.

Je n’ai pas pris goût aux scènes érotiques qu’on retrouve surtout en première partie de roman. En fait, il y a bien certains passages qui me restent en tête mais c’est plus par la peur qu’elles en inspirent qu’autre chose. Ceux qui ont lu comprendront peut-être en lisant ceci : tisonnier – nuit du bal d’Hiver.

L’univers

La série Kushiel a un contenu très érudit et traite des différentes formes de religion. C’est surtout cela qui m’a donné envie de lire la série jusqu’au bout. Faire un pied de nez à la religion chrétienne en en reversant les codes, c’est vraiment très satirique, surtout quand la romancière passe son temps à vous prouver que ce qu’elle vous expose que la voie de Namaah est la meilleure car elle ne porte aucun jugement.
Vous aurez donc plusieurs panthéons : celui d’Elua, celui d’Odhin et un peu celui des Yeshuites. Il y a un gros travail de mise en abyme et mis en regard de ces trois religions pour mettre en valeur leurs bons et mauvais points. L’une d’entre elle va devenir centrale après le tome 1 d’ailleurs.

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Les personnages, aussi, sont bien décrits, recherchés et avec un intertexte bien ancré dans notre réalité. Phèdre est marquée par la fatalité de son nom. Le personnage y fait même référence à un moment dans le tome 2, de manière cynique. Joscelin, par sa droiture, nous rappelle certains rois, etc. Mais le meilleur exemple est celui de Mélisande n’est pas sans rappeler celle de l’opéra, mais j’y ai beaucoup vu de Morgane et de Mélusine. Qui plus est, l’auteur ne dément pas une origine bretonne pour le personnage, et la situation géographique de sa famille ne fait que le confirmer. Sa magie n’est pas celle que l’on connaît : c’est son affiliation avec Kushiel, assez rare pour être souligné, et sa capacité à soumettre n’importe qui par son ballet érotique et sadique. Par contre, le personnage auquel je ne me suis quasiment pas du tout attaché est Hyacinthe, l’ami d’enfance tsingano de Phèdre. L’auteur ne l’a pas assez bien traité, lui donnant beaucoup d’importance au tout début, puis ne le ramenant à l’intrigue que par touches. Du coup, quand il lui arrive grand malheur, ça m’a fait ni chaud ni froid et je voulais juste qu’il laisse sa place à Joscelin. C’est dire… Pourtant il va avoir une place de premier choix dans tome 3…
D’autres fois, ce seront les castes qui nous plongeront dans une autre ambiance. Une fois que l’on referme ce roman, on se demande bien comment l’auteur a réussi à mélanger aussi bien des maisons closes, des templiers, des gitans et des nobles dignes des Liaisons dangereuses aux peuples nordiques et écossais avec leurs coutumes plus fantaisistes et brutales.

En effet, le point le plus important à retenir de ce roman est que Jacqueline Carey a voulu faire une réécriture de notre histoire sous un point de vue plus innovant et plus éclectique que le simple roman historique. En y mêlant la littérature de l’imaginaire, elle nous offre une vision de l’Europe plus libre et plus fantaisiste, sans pour autant trop dénaturer le propos. C’est d’ailleurs amusant de voir différentes époques se côtoyer quand on visite les différents pays. On ne peut pas dire que la carte utilisée par Carey correspond à tel moment de l’histoire. Les indices qu’on nous donne au début du roman se contredisent par la suite. Vous voyagez aussi bien dans la Renaissance, dans l’époque tardive du Moyen-âge qu’en Haut Moyen-âge. C’est ce qui donne aussi cette impulsion au roman.
De plus, Jacqueline Carey y développe les cultures jusqu’au plus petit détail. Par exemple, on y découvre le manteau sangoire de Phèdre et la signification de sa couleur ou encore les coutumes traditionnelles des Skaldiques. Tout est fait pour une immersion totale dans le roman, et ça marche.

Un mot sur l’édition

Comme toujours, l’édition numérique de Milady a un interlignage trop serré et une police de caractères trop grosses. J’ai préféré retransformer l’epub pour en faire un mobi. La carte tient sur une page, mais en paysage et minuscule. Pas très facile pour lire les noms de pays quand on n’y connaît rien. On va plus vite à regarder une carte sur le net et l’imprimer. Sinon, je n’ai pas vu de coquilles et le reste du livre reste confortable à lire. J’ai même préféré lire en numérique qu’en papier pour le coup.
En effet, l’édition physique utilise un papier très poreux, qui tache facilement sur les tranches et qui donne une impression de papier recyclé par moment (couleur et texture).
Ceci dit, la couverture rend très bien donc ça peut faire un objet intéressant dans votre bibliothèque. C’est d’ailleurs ma préférée des trois.

En bref

Malgré quelques défauts de premier roman, La Marque se lit plutôt bien et il y a un côté addictif. Pourtant, la première partie pèche par son manque d’homogénéité et la seconde par une narration parfois attendue, d’autres fois trop fataliste. Pourtant, l’univers et l’attachement aux personnages nous donnent envie d’aller jusqu’au bout de l’aventure. Surtout que si vous avez fini le tome 1, le plus dur est fait : accepter que Phèdre comme une anguissette. Sachez d’ailleurs que durant le tome 2, si vous n’êtes toujours pas fan des scènes sado-masos (dont je fais partie), Joscelin est le pendant contraire de Phèdre. Leur relation s’intensifie et vient à les remettre en question de façon beaucoup plus profonde que dans le tome 1.

Après cette relecture, ça sera un « oui » pour lire la suite. Et un « oui » même pour m’avoir dans ma bibliothèque et pas qu’en ebooks.

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Note :

Aller plus loin ?

Cette relecture a été faite dans le cadre d’une lecture commune, organisée par Amarüel, sur le forum Livraddict. Les avis des autres participants :

Un petit échantillon de liens à visiter en rapport avec la série Kushiel :

Vous trouverez bien d’autres références sur le net, l’ambiguïté de Phèdre aidant beaucoup.

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