Orgueil et Préjugés de Jane Austen

Roman pour demoiselles fleur bleue, bien plus que son prédécesseur, Orgueil et Préjugé(s) n’en est pas moins une satire du fonctionnement de la société provinciale parmi la basse aristocratie et la bourgeoisie. La famille Bennet est tout sauf enviable avec cette mère hors normes qui juge de la vertu d’un homme à son pécule, un père démissionnaire qui envoie des piques régulières à sa femme et ses filles mal mises en société, des jeunes sœurs sans gêne et qui savent surtout attirer l’attention des officiers pour être mariée au plus vite. En somme, il ne reste que Jane, aînée réservée, aimante et bien élevée, et Elizabeth, sa cadette, taquine, ironique et orgueilleuse.

L’histoire va s’occuper essentiellement de la façon va se dérouler la cour que font les prétendants. Jane reste dans un schéma classique qui ressemble quasiment à la relation Elinor-Edward de Raison et Sentiments. Elizabeth vit comme une femme libre des conventions et de sa condition, sans pour autant y déroger complètement. Son impertinence va plaire à plus d’un homme et des retournements de situation vont laisser son histoire prendre toute la place. Mr Darcy et Mr Wickham vont croiser son chemin et vont bouleverser aussi bien sa vie et que celle de sa famille.

Titre : Orgueil et Préjugé(s)
Auteur : Jane Austen
Nombre de pages : 622

Mon avis

Ici l’excès d’ubris (/hybris) n’apportera pas le courroux des dieux, nous sommes dans une veine réaliste de la littérature de la société georgienne. Qui plus est, l’auteur aime ses personnages, ça se sent, et ça, ça fait plaisir par les temps qui courent. Pour autant, peut-on parler de vision réaliste ? Les destins de Lizzie et de Mr Darcy n’ont pourtant pas de choses en commun avec nous, simples mortels. En écrivant une histoire à tendance romanesque, Jane Austen s’offre un récit qui tend aussi bien aux codes dits réalistes qu’à ceux de la littérature romantique. Le style ne fait pas dégouliner des lieux ou des portraits un baroque mielleux. On peut même y percevoir un peu de froideur et de rigueur dans ses descriptions. Ce sont les interactions entre les personnages et les retournements de situation qui colorent les scènes. Ce savant mélange est ce qui a fait son succès, car il est toujours possible d’y voir aussi bien une critique de sa propre société qu’une comédie romantique. Très exactement, le roman peut presque se séparer en deux et l’événement central du roman en est la demande en mariage de Mr Darcy. Jane Austen fait partie des auteurs intéressants pour leur élégance et la tournure de leur style ainsi que la complexe de ses personnages, car sinon l’histoire d’Orgueil et Préjugé(s) reste très classique.

J’ai un peu plus apprécié ce roman que Raison et Sentiments, mais vraiment de très peu. Le côté un peu léger d’Elizabeth donne un souffle nouveau à l’intrigue toujours très encline à mettre en avant les atours de la Raison. En effet, étant donné que sa situation familiale est différente, elle peut se permettre avec plus de liberté de sortir un peu des convenances et d’aller titiller l’aristocratie orgueilleuse. Elle n’est pourtant qu’une des illustrations de cet aller-retour perpétuel entre le bon sens et l’impertinence. Prendre le parti de placer son histoire sur l’orgueil et les préjugés, deux défauts importants de ses contemporains, a permis à Jane Austen de jouer sur des caractères excessifs. Lydia est une figure détestable du roman gothique, par exemple, mais on finit par la prendre en pitié. Le jeu des mariages y est aussi tourné en dérision : la famille Bennet, notamment Mme Bennet et sa sœur Mrs Philipps, en est l’acteur principal, les autres familles comme des Lucas étant dépeintes comme sottes mais avec plus de convenances.

Là où Raison et Sentiments essayait d’endiguer la passion, Orgueil et Préjugé(s) tente de l’attiser. C’est ce qui fait qu’on trouve souvent ce dernier plus romanesque. Le réalisme prend ici l’allure d’une toile de fond, qui permet de mettre en avant les dangers de jouer avec l’amour et ses préjugés. Lizzie ne se rend pas compte du charme de ses répliques et de son intelligence. Néanmoins, ses différentes relations avec Mr Collins, Mr Wickham et Mr Darcy ne peuvent être des passions exaltées. Mr Collins incarne le mariage de raison qui finira par ne pas apporter le bonheur. Mr Wickham et Mr Darcy agissent comme deux rivaux, se jetant l’un et l’autre la pierre et jouant de son propre passé pour tirer la couverture à soi. L’impression que les aînées Bennet auront de ces hommes influera sur la manière dont Elizabeth agira avec eux, avec beaucoup plus de force que nous lecteur nous n’aurions mis.
La question du dosage traverse absolument tout le roman. Le manque de retenue en société, que Jane et Elizabeth veulent absolument éviter, va les mettre en lumière et en faire des jeunes filles beaucoup plus respectables que des nobles. Ce de fait, on a l’impression de rester en surface car leurs émotions restent toujours mesurées. Il suffit pourtant de voir l’adaptation qu’a faite Joe Wright pour constater qu’avec une telle intrigue, l’actrice peut avoir un jeu plus sensuel sans pour autant sortir de son rôle. Tout est une question de point de vue.
De la même façon, mais à l’inverse, le comportement de Mrs Bennet et de ses consœurs peut varier d’une interprétation à une autre. Elle n’est pas que la vile mère appâtée par le gain. Elle a vraiment peur que ses filles se retrouvent sans toit à la mort de son époux. Sa volonté de vouloir à tout prix le meilleur parti pour ses filles se perçoit de façon nuancée, mais on ne retient que son côté haut-en-couleurs justement parce qu’elle ne parle que de ça. Dans le film, nous prenons presque en pitié Mrs Bennet parce qu’on évite d’insister sur ses répliques quand elle fait sa crise de nerfs, au sens littéral. Par contre, dans la série et le livre, elle oscille entre recherche du profit et la peur de perdre son mari. La voix de l’actrice en VF est d’ailleurs abominable, toujours dans les aigus et agressive.
Le lecteur peut donc être aussi pris au piège par ses préjugés que l’héroïne. Car, de son côté, Lizzie ne verra pas toutes les marques d’inclinaison de Mr Darcy, alors que nous, lecteurs ou spectateurs, nous les détectons facilement car nous ne sommes pas aux prises des on-dit qui pèsent sur le personnage. Ce n’est pas pour autant qu’on s’attend à de tels changements opèrent en Mr Darcy par la suite.

Pourtant, l’intérêt de lire du Jane Austen réside essentiellement à mon sens dans la critique sociale détournée, demandant une connaissance précise de ses contemporains et un recul qui ne nécessite pas forcément un pessimiste ambiant qui vient détruire le côté divertissant de l’histoire. L’aspect romanesque de ce roman ne vient qu’inspirer un attachement supplémentaire. On vit aussi bien dans le drame que dans le burlesque. Bien qu’issue d’une vision théâtrale, le réalisme de l’auteur nous invite plus facilement à la réflexion en y associant le divertissement. Par exemple, l’auteur a un père pasteur et on peut donc penser qu’elle a une vision extra-positive sur la fonction. Pourtant, Mr Collins est le comble de l’idiotie et de la soumission. Toutes ses réflexions faites pour paraître que pour faire avancer une discussion montrent que la reconnaissance et la moralité poussées à leurs extrêmes peuvent donner des personnages sans esprit.
Spécialement dans ce roman, j’ai retrouvé un goût aristocratique de se moquer de ses contemporains sans les attaquer directement, et pourtant on n’en retient quasiment toujours que la partie romantique. Si la plume d’Austen n’a pas la hargne d’une Brontë dans Shirley, les mots que l’auteur utilise ont plusieurs niveaux de sens et invite donc le lecteur à relire plusieurs fois le roman pur y voir les différentes strates de compréhension.

Un mot sur l’édition

La traduction de la collection Motifs est vraiment très proche de l’esprit anglais de Jane Austen. J’ai vraiment senti une différence dans la présentation des situations par rapport à la traduction de Raison et Sentiments, qui est certes plus fluide, mais qui affadie l’ironie de l’auteur. Ici, la traductrice a essayé de conserver les jeux d’esprit et après avoir comparé tous les incipits français, c’est celui de Motifs qui me semble le plus acerbe et le plus drôle. Il y a une diction qu’on ne retrouve pas dans les autres éditions.

En bref

Passer par le film pour me relancer dans la lecture d’Austen, et lire Raison et Sentiments avant, aura été très bénéfique. J’ai pu y déceler l’ironie du texte, le ton propre à Austen et passer outre la froideur qui m’avait rebutée la première fois. Mon gros bémol vient avec la fin est un peu en queue de poisson, comme si l’auteur n’avait pas envie d’aller au-delà de la cour avant le mariage. Les personnages de Lizzie et Darcy sont un peu trop charismatiques par moment, on sent qu’on est dans de la comédie romantique.
Sinon, le texte se veut plus divertissant et romanesque et aura beaucoup plus de fans que le premier roman de l’auteur. Les personnages sont complexes et ne ressemblent en rien à Elinor, Marianne, Edward ou encore le colonel. L’intrigue est quand même un peu plus légère que celle des deux premières sœurs. Le caractère de Lizzie y est pour quelque chose, mais la présence du père et d’une famille qui essaie malgré tout d’être soudée change totalement le contexte. La course au mari est ouverte, messieurs planquez-vous !

Note :

Aller plus loin ?

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