Porcelaine d’Estelle Faye

Une petite perle de dépaysement et un souffle nouveau pour une lecture trans-genre. Une plume encore un peu jeune, mais un univers propre qui vous transporte dans trois tableaux différents avant le dénouement final empli de mélancolie et de beauté.

Il reste difficile d’en dire plus sans vous donner toutes les clés de lecture. Il me semble qu’il faut au moins deux lectures pour justement saisir toutes les nuances que l’auteur a voulu apporter à son roman. Dites-vous qu’il ne s’agit pas que d’un livre fantastico-mythologique sur la Chine de l’an 200, que sa structure tertiaire et son fil rouge en trame de fond est le nœud pour comprendre la plume, la construction des personnages et leur évolution au cours du temps. Porcelaine est un roman qui se découvre au fur et à mesure de la lecture.

Porcelaine, c’est aussi l’histoire d’un jeune homme qui part dans une forêt interdite pour trouver du bois car son village de potier a été inondé. Une malédiction le poursuit car du jour au lendemain, le voilà devenu garçon-tigre. Autour de cela, toute une panoplie de personnages et de légendes s’accrochent à lui pour définir son destin à travers les âges et le faire rencontrer les véritables amours de sa vie. Porcelaine, c’est un roman sur les arts vus comme mineurs par les aristocrates : la poterie, le théâtre et la broderie. Autant de matières qui vont poser les fondations d’une réécriture du mythe de la Belle et la Bête dans une Chine à trois visages tant sur sa géographie que dans son évolution temporelle.

Titre : Porcelaine
Auteur : Estelle Faye

Édition numérique : Les Moutons électriques
Nombre de pages indiqué : 274 en papier / 311 en numérique.

Mon avis

Quand on commence le roman, on est frappé par l’aridité de la langue. Très minimaliste, l’auteur nous dépeint une atmosphère en quelques mots et lieux évocateurs : nous sommes en l’an 200 dans un village de potiers dont les bûcherons ont essuyé une attaque de démons tigres. Parmi eux, un homme va devenir aveugle et ce sera lui qui aiguillera le héros, Xiao Chen sur la piste de la forêt enchantée. Il va être témoin d’événements surnaturels tant chez la faune que la flore et se réveillera avec un visage de tigre pour avoir blessé un arbre. L’ombre du dieu du Huang va planer sur lui, naviguant entre punition et aide bénéfique. Ce genre de scènes correspond à des cases pour le lecteur et sait tout de suite de quoi on parle. C’est la manière de la raconter qui va instaurer la magie. De plus, le roman est trans-genres dans ses motifs : merveilleux pour la malédiction, fantastique et mythologique pour le folklore, fantasy pour l’arrivée des démons. L’univers est donc assez dense pour se permettre une prose allégée. Estelle Faye a voulu aller à l’essentiel d’abord pour garder le ton du conte et installer une atmosphère orientale onirique, mais aussi pour que le lecteur puisse facilement se retrouver dans l’histoire comme si on nous la racontait à haute voix. Ca a été ma première piste dans l’interprétation du roman, mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Mais pourquoi Porcelaine ? Ce nom est le premier fil rouge de l’intrigue que nous suivons plus naturellement, bien qu’au début le lien est assez ténu car le héros s’éloigne de son père potier. Connaissez-vous le fusil de Tchékov ? Celui qui était placé de façon anondine au-dessus de la cheminée depuis le début de la pièce et qui est en fait la résolution de l’intrigue ? Et bien, avec Porcelaine, c’ets la même chose. Le cadeau du père de Xiao Chen va être cette clé pour la de la première époque pour devenir ensuite le fil narratif que nous allons suivre tout au long de l’intrigue. Son utilisation par les personnages va influencer leur destin et la longévité de leur vie. Se trace alors en parallèle deux choix ou non-choix de vie dans l’immortalité avec d’un côté Pieds-de-Cendre qui recherche la vie éternelle par la connaissance surnaturelle et de l’autre côté l’influence divine d’un objet créé par un mortel qui va régir le destin d’un homme, celui de Xiao Chen.

Pourtant la première chose que vous ressentirez en refermant Porcelaine, c’est d’avoir traversé trois tableaux différents qui auraient faire à eux seuls des tomes indépendants. Sauf qu’ici, nous sommes dans le registre du conte. Ah oui ? Uniquement ? Mais que pensez-vous alors des descriptions qui sont simples mais sont les mots sont choisis pour faire sonorité ? De l’histoire se découpe en trois lieux sur trois époques différente avec des titres très évocateurs qui font référence aux saltimbanques ou à l’opéra ? Que dire des personnages qui apparaissent pour certains peu développés dans leur histoire, mais qui sont facilement identifiables par l’archétype qu’ils représentent ? Je tiens à préciser que Xiao, Brume et Li Mei sont particulièrement bien développés comparés aux autres car ils sont les pivots de l’intrigue. Nous avons ici trois cadres différents pour raconter la même histoire. J’espère vous avoir lancé assez d’indices pour que vous compreniez que le but premier de ce roman est d’imiter le théâtre. J’ai d’abord pensé à des scénarii de courts métrages parce que l’écriture est très visuelle. Le fil rouge étant l’art du spectacle, il n’y a qu’un pas à faire pour en faire une métaphore filée. Ce motif, on le retrouve plusieurs fois aussi dans des mises an abyme. Joyeux-Drille s’est fait une joie de mettre en parallèle Shakespeare et ce texte pour les plus curieux.

J’ai beaucoup apprécié aussi la somme d’intertextualités qu’on retrouve dans ce texte, mais je trouve que la façon dont elles ont parfois été utilisées un peu maladroite. Certains éléments merveilleux resteront obscurs à la fin du roman. Sa chute est donc un peu abrupte et on se demande s’il n’aurait pas mieux valu travailler un peu plus l’intrigue du côté des divinités et de ces démons sortis de nulle part. Encore une fois, l’esthétique du théâtre présuppose que vous savez de quoi il retourne quand vous voyez les figures apparaître. Le déplacement dans le temps doit vous faire comprendre que l’emprise du merveilleux s’effrite de plus en plus, mais c’est un point qui aurait pu être mieux insérer comme par exemple avec des personnages qui se rappellent de moins en moins de l’intervention bénéfique du corbeau. Je n’en dis pas plus.Nous sommes aussi dans un roman cyclique. Chaque histoire se répète éternellement. Vous verrez que la troisième partie fait écho à des événements relatés en première, tout comme la présence des démons qui revient toujours mais pas pour les mêmes raisons. Il y a aussi des symboles de ce temps qui recommence éternellement soit parce qu’ils sont incarnés par des personnages, soit parce qu’ils font partie du folklore merveilleux. Par exemple, dans la première partie, nous retrouverons le serpent. Dans la seconde, c’est le mûrier grandissant dans la tombe où est enfermée Li Mei. Dans la troisième, c’est la reprise d’éléments énoncés dans la première partie par certains personnages, ainsi que le retour de certains êtres. Ce qui est amusant à observer, c’est que Li Mei est du coup le perso clé qui va bouleverser tout cela depuis le début. Étant tisseuse, son temps à elle est linéaire. Elle va briser le quotidien du héros et devenir la véritable élu de son cœur au terme d’un long voyage d’errance et de lutte contre le merveilleux. Ce n’est qu’à la fin qu’elle appartient elle aussi à cette boucle temporelle et qu’on se pose par contre des questions sur le temps de Xiao.

Pour terminer, même si j’ai défendu la plume de l’auteur, elle reste tout de même encore un peu jeune dans le sens où elle aurait pu être un peu plus léchée même si on prend du recul sur ses choix. On trouvera donc quelques maladresses dans les détails : par exemple, nous dire que Xiao est illettré alors que nous sommes à la moitié de la première partie est un peu tard et arrive un peu comme un cheveu sur la soupe pour donner du grain à moudre au lecteur et le faire patienter jusqu’à la prochaine étape. On retrouve aussi quelques mots un peu dissonant et qui nous font sortir du roman comme pickpocket en pleine Chine de l’an 202, alors que l’auteur fait beaucoup d’efforts sur les noms des personnages ou les mesures. Une impression aussi de changement de ton dans les scènes de combat contre les démons. Je trouve quand même que l’intrigue devient de plus en plus complexe et qu’elle arrive à gommer ces petits soucis du début de roman. D’ailleurs, beaucoup de gens ont eu un décrochage dans la dernière partie qui se déroule à Pékin, mais elle m’est apparue comme la mieux maîtrisée par son auteur. Non pas que le reste ne le soit pas, mais j’ai vu peu d’erreurs de ce genre dedans. Bref, il y a quelques détails qui font que je peux pas avoir un coup de cœur complet dessus, mais qui m’ont donné envie de continuer à lire cette auteur.

En bref

Vous dire que je l’ai lu en numérique et qu’à la fin je n’avais qu’une envie, l’acheter en papier, j’arrive à vous convaincre ? Porcelaine est un charmant roman qui se lit avec facilité, qui vous laisse un goût de nostalgie en le refermant. Plus on avance et plus l’intrigue se déploie et vous happe dans son univers. J’ai particulièrement aimé cette facilité d’attraction. Il est donc un roman à découvrir à mon sens, mais à comparer avec d’autres romans de son genre comme Du Domaine des murmures pour sa simplicité du style, l’influence du folklore merveilleux et l’aspect récit de vie. Il y a beaucoup d’idées originales, mais peu de mots pour les décrire. Le souci de la structure en trois actes fait que certains personnages sont un peu mis de côté pour leur développement. Je pense notamment à Pieds-de-Cendre pour cela. Côté écriture, vous y retrouverez un style pragmatique propre à l’esthétique du théâtre et du conte. A vous de immerger ensuite dans le roman malgré quelques maladresses en début. L’histoire d’amour de Xiao et Li Mei est plus convaincante que l’hystérie et l’obsession de Brume sur Xiao. J’ai eu peu d’appréciation pour cette dernière, dès la fin de la première partie d’ailleurs. On a l’impression qu’elle s’est imaginée que Xiao l’aimait.

Note :

Aller plus loin ?

  • un gros article de Joyeux-Drille pour une comparaison plus approfondie sur le théâtre shakespearien.
  • l’avis enthousiaste d’un pas que lectrice d’imaginaire avec Reading in the Rain
  • un article qui se penche sur la poésie du conte avec Simon Courtois

Un commentaire sur “Porcelaine d’Estelle Faye

  1. Merci pour cette analyse de l’oeuvre. Cela m’a sonné envie de découvrir cet univers, c’est toujours émouvant de voir naître un auteur. Surtout si Estelle Faye s’inspire du théâtre, c’est souvent intéressant de rompre avec l’unité de temps et de lieu habituelle.

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