L’Arcane des épées, I, de Tad Williams

Au-delà de l’aspect formel, Tad Williams nous offre un œil neuf sur notre monde. Les trois peuplades et les différents royaumes ne sont pas là que pour le décor ou nous faire voyager. Il y a une réflexion sur la lutte entre les religions polythéistes et les religions monothéistes, spécifiquement chrétienne dans ce cycle, tant sur leur place que sur leur forme mondialisée. Il ne faut donc pas s’arrêter à l’aspect classique du roman, et se laisser porter par les mots. Je rassure ceux qui partent, ce n’est pas un livre que sur ça : vous y retrouverez de l’aventure, des jeux de pouvoir et les bons éléments archétypaux des romans de fantasy.
Un anti-héros standard mais des personnages fouillés, des interludes musicales enrichissantes, un dynamisme de la narration, une originalité dans la création de son univers, que demandez de plus ? J’ai adoré cet esprit pragmatique qui manque souvent dans les romans de ce genre. On est clairement dans l’aventure et le double axe de lecture permet d’avoir une vision d’espoir qui essaie d’aller de l’avant et autre de malheur qui stagne à cause de la position familiale et/ou nobiliaire des personnages.

Découvert grâce à Elbakin, j’ai d’abord été sceptique l’introduction du roman : un jeune marmiton qui devient l’élève d’un docteur nommé Morgénès, qui a priori doit être quelqu’un de spécial vu comment le docteur le couve, et qui se retrouve seul à courir les routes parce que son maître est mort en combattant Pryrates le prêtre rouge et qu’il a sauvé Josua le frère du roi d’une morte certaine pour un prochain sacrifice humain en l’honneur d’une épée légendaire. Et pourtant, vous allez aimer. L’intrigue ne nous propose pas un héros qui saura tout faire par lui-même, il est trop jeune pour s’en sortir seul. Et l’Elu dans tout ça ? On se doute bien qu’il s’agit de Simon. Oui, mais à aucun moment il n’y a une révélation prophétique qui le désigne comme telle. Il est toujours à la marge des actions des adultes pour retrouver les Trois Épées. Il suit le mouvement pour essayer de se construire.

Titre VF : L’Arcane des épées, intégrale 1
Titre VO : The Dragonbonechair
Auteur : Tad Williams

Nombre de pages : 934 pages
Nombre de tomes VF : 2

Mon avis

Le roman comporte deux grands axes généraux : l’un avec Simon et la quête des Trois Épées qui va prendre une place très importante, l’autre avec Josua et ses compères aristocrates autour d’intrigues de cour et d’accession au pouvoir. Élias, son frère, est l’élément déclencheur : après la mort de son père, il monte sur le Trône du Dragon qui réunit tous les royaumes dans une grande paix. Mais il pactise avec des forces sombres par le biais de Pryrates, un prêtre rouge. Cela va bouleverser plusieurs choses, dont le système des saisons qui va raviver les haines entre royaumes : le Nord vivra un éternel hiver tandis que les contrées à son Sud auront un éternel Été. On ne connait toujours pas ses raisons, puisque de fait le trône lui revenait et son frère voulait s’exiler dans ses terres après le couronnement. L’histoire de vengeance est un peu légère, les tomes suivants nous en apprendront certainement plus. Néanmoins, l’alternance des deux grands axes permet d’éviter la monotonie et d’éviter de parler tout de suite de points très importants et révélateurs de l’histoire. La fin du roman nous laisse démuni avec plein de nouveaux éléments sans réponse et veut qu’une chose courir en librairie pour acheter la suite !
Dis ainsi, on pourrait croire qu’il s’agit d’un Trône de Fer, mais attention : l’histoire de Tad Williams a été écrite avant et a posé les jalons d’un nouveau monde fantasy pour beaucoup d’auteurs, et surtout ici la magie a beaucoup plus d’importance que chez Martin. Les jeux de pouvoir servent à balancer l’intrigue, créer les cliffhangers et préparer les alliances du tome 2 VO (= intégrale 2 pour nous, en gros). La vie des personnages est traversée par les événements et les changent petit à petit. Personne ne reste indemne et on en perd en route. Simon est celui qui en subira le plus, que ce soit bénéfique ou non pour son caractère. Je vous encourage à ne pas vous arrêter aux atours classiques et aux intrigues d’exposition du livre. Tad Williams a vraiment un univers propre qui n’est pas sans rappeler Tolkien pour certains.

L’intrigue, plutôt classique au départ, vous réservera son lot de surprises. Le travail des personnages ne sera pas occulté par la voix de l’auteur. Vous vivrez pleinement les aventures de chacun par le jeu des points de vue externes multiples. Ce système sert aussi bien à maintenir le suspense que pour faire évoluer les personnages sans passer par la tartine psychologique. A ceux qui trouveraient l’introduction longue et Simon désopilant, je les engage à lire L’Assassin Royal et de repasser par sur ce billet ensuite. Il s’en sort par si mal après avoir perdu son seul ami et son premier maître. Il est très rêveur et gamin au début, mais il essaie de faire quelque chose pour s’en sortir avec ses propres maigres moyens. Il n’y arrive pas toujours, mais avec son caractère boudeur et enclin à la nostalgie, on aurait pu s’attendre à un personnage très insupportable. Tout est pragmatique ici pour que les pages défilent très vite.
Tad Williams a fait le pari de réutiliser des archétypes tels que le Mage, la légende arthurienne, Baba Yaga et d’autres consorts légendaires pour faciliter l’entrée dans la lecture et donner une tournure épique en quelques mots. Il ne placarde pas simplement ces figures dans son récit, il les actualise pour mieux les intégrer. Cela ne vous choquera pas de voir un simili de Merlin faire parti de la Ligue du Parchemin avec un maître troll ou une représentation de Baba Yaga pour ne citer qu’eux. Même chose du côté de l’arrière-plan des peuples humains ou merveilleux. Par exemple, les Sithis mélangent allégrement faiblesse du fer des fées avec attributs des elfes et mythologie japonaise. Les amateurs iront chercher chaque figure qui se cachera derrière les personnages pour essayer de les recomposer. Car encore une fois, Williams ne se contente pas de lancer des récits que l’on connaît. Non, il les découpe, les brouille et les donne à voir. Ce mélange est parfait, d’autant qu’il est très réaliste. Les différents peuples ont leurs propres coutumes et origines, mais par-dessus cela vous aurez une réinterprétation de la religion chrétienne pour qu’elle colle à l’univers. Le Christ ne portera plus ce nom et ne sera plus crucifié mais pendu par les pieds. Le signe de croix devient le signe de l’arbre et ainsi de suite.

Enfin, quelques bémols tout de même. Comme l’action première reste la fuite et la quête de Simon, la description des différents royaumes humains sont moins appuyées. On a beaucoup de personnages et de consonances ressemblantes. J’ai rapidement pu voir que les Rimmersleutes étaient un simili de peuples scandinaves et germaniques, les Nabbanais un mélange de peuples latins, mais uniquement parce que j’avais quelques notions dans les langues et coutumes. Les édifices et peuples ne sont jamais décrits. Du coup, j’ai eu un peu de mal à m’attacher aux personnages qui sont morts car, de fait, je n’ai retenu les noms que de ceux qui m’étaient familiers. Exception faite pour Maegwin, femme forte et fille aînée de la famille royale des Hernystiris, qui va devoir affronter un destin très noir et qui apparaissait au début presque en toile de fond par rapport aux autres membres de la famille. La princesse Miriamélé est de fait moins développée pour le moment, alors qu’elle est le pendant féminin de Simon.
On pourrait aussi reprocher une certaine facilité à deviner ce qui va se passer dans l’intrigue proprement magique. D’autant plus que j’attends de voir si certaines de mes spéculations sur l’une des épées sont bonnes. C’est tellement gros que ça ne peut être que ça. Tout concorde et puis on met tellement en avant cela au début de l’histoire… Je suis aussi un peu restée sur ma faim pour comprendre qui étaient ces voix que Simon entendait dans le labyrinthe sous le château d’Erchester. J’espère qu’on aura des explications par la suite, parce que pour le moment, l’auteur les utilise un peu comme des bouche-trous de l’intrigue, c’est dommage.
Le style n’est ni bon, ni mauvais. Il utilise le ton du troubadour pour nous raconter l’histoire. Si en règle générale, ça permet quand même d’entrer facilement dans l’histoire, les nombreuses comparaisons vont vite vous courir sur le haricot par moment. Mon cerveau finissait par ignorer le contenu superflu de lui-même. Ça m’a rappelé un peu le style de l’Iliade où on trouve des comparaisons à tous les coins de page !

En bref

Un peu sceptique au début, surtout avec le caractère de Simon, mais très vite j’ai été emballée et étonnée de voir à quelle vitesse le livre se lisait. Les personnages sont vivants, l’univers ne nous est pas inconnu mais riches en surprises et on ne s’ennuie pas quand on lit. Le roman se finit sur un cliffhanger qui vous donne juste envie de vous jeter sur le prochain. Les personnages évoluent par leurs actions et pas par une longue psychologie expliquée par l’auteur. Tout est fait pour être pragmatique et pour servir l’intrigue, excepté les chansons qui forment les interludes qu’on pouvait retrouver dans Tolkien. L’univers a inspiré bon nombre d’auteurs, dont celui du Trône de fer. Ce dernier ne fait d’ailleurs pas que s’inspirer à mon humble avis, j’espère que le traitement de l’intrigue dite magique va vraiment prendre une autre tournure chez Martin car pour le moment, les éléments basiques sont exactement les mêmes (lieux, folklore, relations, personnages, religion, magie, etc) et parfois au mot près.
Pour la note, je dirai que le livre est quand même scindé en deux. La première partie est moyenne et la deuxième est excellente. C’était aussi très amusant de voir les nombreuses coquilles et les différences de traduction d’un tome VF à l’autre.

Note :

Aller plus loin ?

Retrouver Alfaric sur Babelio pour continuer vers des comparaisons entre auteurs. Voici un échantillon :

Signe qui ne trompe pas, les plus grands s’en inspirent : Robin Hobb et son « Assassin Royal » (Fitz spectateur de la rivalité Vérité / Royal remplaçant Simon spectateur de la rivalité Elias / Josua), GRR Martin et son « Trône de Fer » (Bran puis Arya empruntent beaucoup à Simon crapahutant dans les couloirs du Hayholt), mais aussi Greg Keyes et Brian Ruckley qui en auraient presque composé une version dark fantasy avec « Les Royaumes d’épine et d’os » et « Un Monde sans dieux »…

L’avis de deux autres livraddictiennes : Nymeria et Livre-1-jour.

Sur les relations entre les Tad Williams et George R. R. Martin, une interview vidéo (VO) de l’auteur du Trône de fer par celui de L’Arcane des Épées. L’accent est mis sur l’expérience du Trône de fer. Voici une partie de la transcription trouvable en lien dans la description de la vidéo :

« Tad’s fantasy series, The Dragonbone Chair & the rest of his famous 4-book trilogy was one of the things that inspired me to write my own 7-book trilogy. I read Tad & was impressed by him… I read The Dragonbone Chair & said, « My god, they can do something with this form, & it’s Tad doing it. » It’s one of my favorite fantasy series. »

2 commentaires sur “L’Arcane des épées, I, de Tad Williams

    1. La première intégrale est même vendue avec un bandeau qui te dit « L’une des séries de fantasy qui m’a inspiré Le Trône de fer » ! ^^
      Bon ensuite c’est pas le même traitement dans l’intrigue donc du coup des lecteurs du Trône de fer peuvent être déçus en lisant L’Arcane des Épées, tout comme ils peuvent adorer. Ça dépend de ce que tu recherches chez Martin. En plus l’intrigue apparaît moins classique avec lui parce qu’il se focalise pas beaucoup sur la magie et la menace qui vient du Nord.

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