Carmen de Prosper Mérimée

Un style vif et vrai, Mérimée nous propose une nouvelle qui se retrouve souvent étudiée en cours pour apprendre les discours directs et rapportés. On ne s’en tient généralement qu’à l’intrigue amoureuse, appauvrissant le sens de l’œuvre. Carmen, ce n’est pas qu’un simple combat passionné entre l’Espagne picaresque et la France dépressive. C’est une œuvre littérairement politique. La Carmen, c’est la liberté littéraire et politique que Mérimée voyait parmi les paysans. Le personnage de la gitane, allégorie de la liberté, ne pousse qu’à l’extrémisme ses idées. Elle est sensuelle, belle mais imparfaite, insaisissable et représente un amant nostalgique de l’histoire littéraire française. Don José, c’est plus un Français qu’un Basque dans son esprit. Il porte en lui l’individualisme du XIXe siècle, il est la société amorphe française dont se joue Mérimée quand Carmen le tourne en bourrique.

Cette nouvelle est plus qu’une simple histoire de jalousie, c’est une apologie de la liberté à l’espagnole, inaccessible aux Français de son époque. Elle est la liberté rêvée avant la Révolution Française et toutes celles qui suivront, elle est une chimère littéraire. Cette relecture m’a mis une grosse claque et je ne pensais pas être passée à côté de quelque chose d’aussi ironique et fort en 4e. Cette nouvelle fait partie des innombrables textes transfigurés par leurs adaptations postérieures. Abandonnez tout ce que vous savez sur Carmen quand vous la lirez. Elle vous surprendra.

Titre : Carmen
Auteur : Prosper Mérimée
Édition : ebook Livre de poche
Nombre de pages indiqué : 142

Résumé

Une nouvelle, deux à trois narrateurs. Le premier est assimilable à un Mérimée fictif, le second est don José la veille de son exécution. Le dernier est un mélange du premier et du vrai Mérimée qui nous offre un dernier chapitre plus scientifique sur les gitans et nous apporte des clés supplémentaires contre le racisme de l’époque et la notion de liberté. Il coupe net avec la montée d’adrénaline finale et peut apporter déception, mais ce chapitre est essentiel pour confirmer l’érudition de Mérimée et sa volonté de faire comprendre que la liberté ne se trouve pas forcément dans les pays dits civilisés.
Un narrateur innocent et vierge de toute discrimination raciale sur le monde visite l’Espagne. Sur son chemin, il rencontre un bandit connu pour ses meurtres et ses vols, don José. C’est le guide du narrateur qui va le dénoncer, mais le narrateur réussira à le faire s’échapper de l’auberge avant l’arrivée des soldats. Notre voyageur rencontre plus tard Carmen qui lui lit l’avenir et lui vole sa montre. On la lui rend quelques mois plus tard, le jour où il retrouve don José en prison, prêt à être pendu le lendemain.
Don José raconte son histoire d’amour avec Carmen et sa vie picaresque à ce premier narrateur. Il voit en lui son égal et nous ouvre les portes de son cœur alors même qu’il avait été dépeint comme une bête affreuse juste auparavant.

Mon avis

Tout a déjà été dit en introduction. Tout ? Excepté ce que vous cherchez réellement : savoir si Carmen est une histoire passionnée avec amour, vengeance, gloire et beauté. Et bien non, le personnage de Carmen est invivable, détestable mais dans le même temps très libéré. Elle est l’allégorie de la liberté : sauvage, imparfaite mais tellement désirable. Don José, homme immanquablement du XIXe siècle ne pouvait qu’étouffer cette liberté avec ses pensées individualistes. Mérimée nous sert une véritable critique de sa société. Voyageur et un des plus grands experts sur l’Espagne, il a l’œil de l’étranger pour mieux comprendre le mal-être français, voire européen, après toutes ces incessantes guerres. La jalousie de voir cette liberté accordée à notre unique personne, puis la voir s’échouer chez d’autres nous emporte et nous pousse au crime.

Cette pensée sur la société, c’est aussi une étude psychologique de l’amour. On découvre l’histoire d’abord sous la plume d’un narrateur innocent et enclin à s’adapter à la faune de l’Espagne, les gitans. Ces derniers représentent le siège de la liberté dans l’histoire, faute d’avoir des paysans révolutionnaires et des combattants de l’Inquisition. Ils sont nomades, ils acceptent toutes les religions et n’ont pas peur de tout perdre pour tout reconstruire ailleurs. On ne peut s’empêcher de penser à une certaine Manon Lescault dans les tentatives de Carmen de rendre jaloux José. C’est pourtant la partie la moins intéressante de l’histoire si on ne s’attarde pas sur la plume ironique ou le caractère volage et carnavalesque de Carmen. Une parodie de mariage gitan, un jeu de masques pour tromper des bourgeois, Carmen sait se camoufler pour toujours s’en sortir. L’enchaîner, c’est la tuer.

Carmen ne peut-elle restée qu’une femme infidèle, aux prises de la jalousie d’un don José fulminant et si émotionnel quand il se confesse ? Les opéras n’ont donné le ton qu’au drame amoureux au point qu’on a finit par perdre la version de Mérimée. Pourtant, son message est toujours d’actualité et c’est encore plus vrai dans le contexte actuel. Ce qui a changé ? Le type des intrigues que l’on lit. On se rappellera bien mieux d’une nouvelle qui nous parlera de passions violentes que d’une allégorie pessimiste de la liberté inaccessible. De plus, l’Espagne n’est plus un lieu d’exotisme pour la France comme cela l’était au XIXe siècle.

Un mot sur l’édition

Le point noir de ma lecture. Attention aux amateurs, mais l’ebook vendu par Amazon est bugué ! Chaque fois que vous vous connecterez au wifi pour mettre à jour votre stock, l’ebook se bloquera. Il faudra alors supprimer le livre et le réinstaller depuis le cloud. Une fois cela fait, coupez le wifi et continuez votre lecture.

En bref

Puissant mais écrite avec une plume légère et agréable, Carmen peut passer pour une nouvelle mal travaillée aux yeux des lecteurs contemporains qui y chercheront l’interprétation de l’opéra. Pensez-le plutôt comme un livre d’aventures où le roman picaresque se bat contre le théâtre tragique. Sinon, vous n’y retrouverez que la jalousie exacerbée d’un don José dupé et que le comportement instable et volage d’une Carmen au sang chaud. Je vous conseille de lire l’appareil critique de votre livre si vous en avez un, vous comprendrez mieux les enjeux réels de Mérimée.

Note :

Un commentaire sur “Carmen de Prosper Mérimée

  1. Tu as vraiment une jolie plume, et j’ai pris plaisir à lire ta chronique.
    Je n’ai jamais lu d’oeuvres de Mérimée, mais pourquoi pas commencer par celle-ci ?

    Bonne continuation !

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