Frankenstein de Mary Shelley

Frankenstein est un personnage dont on se souvient plus pour ses exploitations au cinéma que pour son origine littéraire. Le nom même de « Frankenstein » se rapporte maintenant exclusivement au monstre, alors que c’est celui du créateur, le Docteur Victor Frankenstein.

L’ambiguïté dans le personnage de Frankenstein, entendons ici le monstre, est qu’il se connaît moins que nous, nous le connaissons. La dualité bien/mal chère à la religion au XIXème siècle transparait fortement, mais pas que. Dans le domaine du double fantastique, cette situation correspond très bien à l’ombre, thème très utilisé en jeunesse par exemple.

Frankenstein s’offre donc comme un récit classique du roman fantastique anglais, à la narration ancienne mais au sujet toujours très actuel.

Titre : Frankenstein
Auteur : Mary Shelley
Nombre de pages : 345

Résumé

Le docteur Victor Frankenstein est au début un adolescent passionné de physique et fasciné par les effets de la foudre. Il commence par étudier les sciences naturelles à partir de textes d’anciens érudits, qui ne sont plus d’actualité, puis poursuit dans une école de sciences contemporaines. Cette période de sa vie le propulse hors du rêve vers la réalité. Ses tuteurs universitaires lui font remarquer que ses connaissances de base sont faussées par l’absence du progrès scientifique. Il décide donc de les actualiser sans pour autant revoir son jugement sur ce qu’il estime être un vrai progrès scientifique : redonner la vie aux morts par la foudre. Après ces études approfondies, il décide de créer sa propre créature à partir de membres morts venus de différentes sources. Le monstre qu’il crée n’a pas de nom. Celui-ci va à la fois fuir son père et le traquer pour connaître la raison de sa venue au monde.

Mon avis

Notre culture populaire actuelle n’a retenu ce mythe que le monstre sans identité qui tente de tuer son père. C’est un drame familial. C’est ainsi que le monstre Frankenstein a évolué dans notre littérature du XXIème siècle en jeunesse. Qu’en est-il alors du récit d’origine ?

Une narration épistolaire teintée de romantisme qui a mal vieillie. Le moyen  qui doit ajouter de la véracité au texte, celui du récit rapporté ou du journal intime, nous apparaît ici comme passé de date. Comme beaucoup de romans de l’époque, Dracula de Bram Stocker en tout premier, on faisait transparaître l’angoisse dans l’utilisation de la première personne. Le récit non objectif est là pour souder des liens avec le lecteur et pour le faire sursauter plus facilement. Néanmoins, l’effluve de sentiments de Victor Frankenstein tend parfois à nous agacer.
L’originalité dans ce récit tient à ce que le roman commence et termine par la voix du capitaine qui recueille le docteur et à l’intérieur nous avons un récit enchâssé. L’angoisse est donc doublée. On sera tout de même moins ennuyé que dans Dracula car le récit est court, donc plus digeste.

Habituel topos de cette littérature d’époque, la religion n’est pas remise en cause : c’est plutôt la science. Progrès encore peu répandu dans la culture populaire et chassé depuis siècles par l’Église, elle est vécue dans l’angoisse et est synonyme d’hybris pour Mary Shelley. Cette nouvelle industrie se focalise davantage sur le monstre que le créateur, alors même que les conditions dans lesquelles il l’a créé a bouleversé sa vie. Il devient un usurpateur. Frankesntein est un parfait exemple de comment était perçue la science à l’époque où on venait à peine de dompter l’électricité. C’est aussi un témoin historique en plus d’un témoin psychanalytique.

Frankenstein est dans une situation de non-existence : entre golem et enfant. Il n’a ni repère, ni modèle familial, ni parenté reconnue, ni même une sexuation. Il n’est rien, tout en existant. Il est une chose, un être imparfait qui trouve une actualisation de son image à notre époque. Outre ses meurtres qui font de lui un criminel, Frankenstein ne serait qu’un enfant dans le corps d’un adolescent, recomposé par un adulte encore trop enivré de ses premières découvertes de jeune homme. Ce monstre est né à une époque où l’enfance commençait à prendre sa place par rapport aux adultes. Il y a donc une véritable réflexion sur l’environnement et sur la nature de l’homme.
De plus, cette non-existence est due à ce que le monstre n’est en fait que la part d’ombre du docteur qu’il a matérialisée. Le fait de rejeter la faute sur l’autre, qui est soi, est très propre à l’enfance. On pourrait dire que plus qu’un fils, le monstre peut être la part d’enfance cachée dans le docteur. Sur ce point, le texte n’a pas du tout vieilli et ai lieu de tendre vers une réflexion religieuse avec le contexte de création de l’homme, on voit que Frankenstein est lisible et actualisable selon son époque.

Une femme qui écrit sur une famille, sans femme. Les adaptations du XXIème siècle ont tôt fait de se débarrasser de ce problème épineux de la place de la femme. Reléguée en toile de fond, en simple femme androïde ou en mère mauvaise / mère modèle, elle n’intervient que très peu dans la construction du Frankenstein. Dans l’histoire de Mary Shelley, la femme de Victor est même tuée par la créature pour lui faire volontairement du mal. C’est une idée d’autant plus troublante que Mary Shelley est l’écrivain. Un élément de réponse serait qu’elle vit encore dans un contexte où la création littéraire est forcément masculine. Il me semble pourtant que le XIXème siècle, et surtout en Angleterre, a prouvé le contraire avec des auteurs phares comme Austen ou les sœurs Brontë. On en revient donc au cauchemar comme vision déformée de la réalité. L’absence de femme dans cette histoire amène forcément à la tragédie. Si le monstre Frankenstein avait eu un père et une mère ou une mère, il aurait pu avoir la possibilité de sexuation de son corps et aurait eu des repères.

En bref

Un roman d’apparence simple mais complexe dans son décorticage. Avec de multiples facettes, ses interprétations sont impérissables et intarissables. La lecture que nous faisons aujourd’hui de ce roman est très différente de l’époque où il a été écrit ou de l’époque où les films noirs l’utilisaient comme vedettes. Malgré ses atours vieillis, ce roman est très intéressant tant sur sa construction que sur le développement anthropologique. Contrairement à un Dracula, sa thématique du double est moins porteuse car elle touche à notre nature profonde. L’angoisse monte d’un cran à chaque chapitre grâce à une ambiance romantique et mélancolique face à un enfant Frankenstein qui doit affronter son monstre de père. Car après tout, pourquoi ne retient que le monstre Frankenstein dans l’histoire ? N’est-ce pas parce que dans le roman même, Victor en est un et que sa créature réagit symétriquement à ses actes ? A qui la faute ?

Note :

Aller plus loin ?

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