Sylvie de Gérard de Nerval

Après une escapade dans Les Nuits d’octobre, le retour à un texte plus classique et plus cohérent aura été le bienvenu et me laissera un bien meilleur souvenir de Nerval. Si ses anecdotes parisiennes rassemblent absolument toutes ses idées, il n’en reste pas moins un beau conteur qui mérite d’être lu pour ses autres nouvelles. Sylvie fait partie des Filles du feu mais peut se lire indépendamment du reste. On notera des renvois à son autre recueil Aurélia ou le rêve de la vie par la présence d’une danseuse qui va hanter le narrateur de Sylvie. Ces nouvelles ont été écrites durant son internement en clinique. Contrairement à Maupassant dont on sentait vraiment la peur et l’angoisse dans Le Horla, Sylvie nous livre une page de douceur. Comme du miel étalé sur un bon pain grillé. C’est étrange car son texte juste après le recueil des Filles du feu sera Promenades ou souvenirs où l’angoisse nocturne reprend le dessus.
J’ai eu la chance de pouvoir lire l’œuvre en ebook. Pas de quatrième de couverture qui brise totalement l’histoire. Pas de spoilers avant l’heure et c’en a été que plus délectable.

Titre : Sylvie
Auteur : Gérard de Nerval
Édition : ebook publie.net
Nombre de pages indiqué : 104

Résumé complet

Un homme va au théâtre tous les soirs et tombe amoureux d’une des danseuses. Il ne fait pas le premier pas et en parle comme une idole inaccessible. Il est pourtant riche mais ne veut pas se rabaisser à acheter les femmes avec de l’or à son âge. Une fête dans sa province natale va bouleverser sa vie. Il en parle comme d’une « fête druidique survivant aux monarchies et aux religions ».
Quand la nuit tombe, il part se coucher mais dans le demi-sommeil des souvenirs lui remontent. Le décor du château de Henry IV au milieu d’une scène de pastorale nous fait douter de la véracité de ce souvenir. Le narrateur va à une fête avec son amie Sylvie. Là-bas, il y rencontre Adrienne dont il tombe amoureux. Il lui offre une couronne de fleurs, ce qui brise le cœur de Sylvie. Dans le même temps, cette femme fantasmée est aussi un amour impossible donc le narrateur ne cesse de se souvenir.
Il se met à philosopher sur ce souvenir à demi-rêvé et le rapproche de son amour pour la jeune danseuse. Elle est tout autant inaccessible alors même que la Sylvie l’attend encore et toujours dans sa pauvreté au village de son oncle mort. Il décide de se mettre en route pour la rejoindre.
Le début du chapitre « Un voyage à Cythère » nous fait comprendre que depuis qu’il s’est endormi, le narrateur n’est toujours pas rentré de son rêve. Nous commençons à perdre les notions de temps et d’espace.La ville même de Loisy est inconnue au cocher et nous ne savons pas si le narrateur qui est dans le carrosse est le vrai ou le rêvé. Et en effet, on entre dans un tableau ou un poème sur l’art antique. Il y a partout des colonnades et des jeunes filles qui rappellent un rituel grec. Autre élément fantastique : le cygne qui s’envole alors qu’il était captif. Le narrateur se réconcilie avec Sylvie grâce aux couronnes que l’oiseau fait tomber. Quand il la pose sur sa tête, la jeune femme lui paraît adorable et séduisante.
A nouveau, brouillage spatial. Le narrateur reconduit Sylvie et son frère au « village ». Lui retourne à Montagny en passant dans un bois de Loisy, près d’une ville au nom incomplet. Il passe une nuit sans sommeil à vagabonder dans la forêt entre un couvent et un château. C’est le tintement d’une cloche qui le « réveille ». Il retourne à Loisy pour aller voir Sylvie. Celle-ci écoute le récit de sa nuit et lui propose d’aller chez sa tante dans une ville voisine. Il accepte. Pendant qu’elle cueille des fraises sur la route, il lui récite La Nouvelle Héloïse, la nature de la situation lui rappelant l’auteur genevois.
Une fois arrivés chez la tante, Sylvie lui offre ses fruits. Elle présente aussi le narrateur comme son amoureux. La maîtresse de maison ets ravie mais congédie vite fait bien fait sa nièce. Pas question pour elle d’abîmer de si jolis doigts qui font de la dentelle. Sylvie réussi à obtenir la clé au tiroir fermé dans la chambre de sa tante. Ils y montent tous deux et découvre des habits de noce d’un autre temps. La robe est dans les tons jaune et rouge. Quand ils descendent ainsi parés, la tante est pleine d’émotions et leur fait chanter des chants nuptiales dignes d’un poème sur l’antiquité.
Nous étions un beau matin d’été, vous voilà à quatre heures du matin sur la route. Est-ce la réalité ou le rêve ? A nouveau, nous n’en savons rien. Les souvenirs et le fantasme du narrateur sur l’identité de Sylvie se brouillent. Nous comprenons qu’il s’agit du rêve quand le narrateur décrit la ville où une autre fête se prépare. Les allures byzantines des maisons donnent un goût des Mystères, cultes romains dans l’antiquité tardive. L’arrivée d’Adrienne parmi les comédiens nous le confirme. Le narrateur lui-même finit par se demander si tous ces détails sont bien réels. Deux éléments le troublent dans son récit : le cygne éployé et le nain qui apprend à tirer juste. Comme s’il voulait sortir d’un état d’ivresse, il décide de rentrer chez lui et d’écourter sa visite nocturne.
Il finit par aller au bal de Loisy. Lise, une amie de Sylvie l’y rencontre et lui fait remarqué que cela faisait longtemps qu’on ne l’avait plus vu. L’ellipse temporelle du précédent chapitre nous déstabilise à nouveau, on est toujours dans le doute. Devant la description du visage de Sylvie, on se demande s’il ne s’est pas passé plusieurs années. Il semblerait qu’une s’agisse d’une métaphore pour l’amour mort. Sylvie compare leur amour à La Nouvelle Héloïse où les deux amoureux se déguisent aussi en costumes de vieux mariés et où Julie se retrouve seule, éloignée de son amour. Quand elle lui demande si à Paris il l’avait oubliée, le narrateur pense à la danseuse. Nous passons donc dans une réalité altérée car juste avant, le narrateur disait reconstruire la description de la ville depuis ses souvenirs. Le rire du frère de Sylvie, éméché, brise la scène d’amour tragique et la jeune femme quitte son ancien amoureux pour ramener son frère chez eux.
Le lendemain, le narrateur revient à Loisy mais toute la ville est encore endormie en pleine journée. Il en profite pour visiter la maison de son oncle où il plonge à nouveau dans ses souvenirs, passant du chien empaillé au jardin puis à la bibliothèque. Il part se promener dans les bois et y cherche le jardin philosophique avec ses incantations antiques. Il se permet une envolée lyrique avant de revoir le château. Il repense alors à la Sylvie enfant, sauvage et paysanne.
En rentrant à Loisy le soir, tout le monde est réveillé. Il narrateur découvre son ancienne amoureuse dans une toilette de ville. Les appartement de la jeune femme sont dignes de ceux de Paris : la magie de la pastorale antique a été remplacée par les bibelots et des bordures dorées. Elle lui annonce qu’elle a arrêté la dentelle pour devenir gantière. La vieille tante est morte, le passé n’est plus. Nous ne savons plus dans quel monde nous sommes. On apprend que le narrateur a eu un frère de lait qui l’a sauvé de la noyade.
Au détour de cette promenade à dos d’âne, la jeune femme montre ses talents de chanteuse. Elle phrase comme au conservatoire, mais le narrateur préfère son chant d’antan. L’écart qui semble comblé par les dehors ne le sont pas en-dedans. La culture du narrateur dépasse de trop celle de sa Sylvie qui se sent très sotte face à lui. Perdu dans sa manière de l’approcher sans qu’il y voit un jeu de séduction, il se laisse aller à évoquer la danseuse. On apprend qu’elle s’appelle Aurélie. Cela évoque les vieilles chansons de leur enfance. Ils finissent par rentrer.
A leur table est convié le Père Dodu. Beaucoup de superstitions tournent autour de lui à cause des gestes de croix qu’il faisait dans sa jeunesse. ans l’intrigue, il révèle au narrateur que son frère de lait va épouser Sylvie et s’établir comme pâtissier d’où le fait qu’il s’invite à table. Le lendemain, le narrateur rentre illico à Paris.
Il envoie un billet dans un bouquet à Aurélie, la danseuse. Alors qu’il est en Allemagne elle le presse de rentrer, disant que jamais personne ne l’a jamais aimée de cette manière. Naïf, il lui écrit des tonnes et des tonnes de lettres passionnées sur le retour. Arrivé à Paris, il apprend qu’elle est engagée avec quelqu’un d’autre, le petit comédien qu’il a connu dans le tout premier chapitre. Ils réussissent un tour de passe-passe pour aller en couple à Senlis. Le narrateur lui présente le lieu où il a vu Adrienne pour la première fois. La danseuse reste de glace et le quitte sans ménagement. Il est tourmenté mais voit dès le soir qu’elle sait rebondir : la voilà déjà qui fait les yeux doux au régisseur de son spectacle.
Le narrateur tombe dans de profondes réflexions sur l’amour. La Sylvie qui représente l’amour réel était une part du monde rêvé. L’Adrienne était un idéal amoureux mais n’a jamais existé. On le retrouve en train de lire des poésies avec Sylvie alors que les enfants de la jeune femme jouent avec un arc. Il se rappelle de la fois où il l’a emmenée à une représentation d’Aurélie et lui demande si elle ne ressemble pas à Adrienne. Sylvie part d’un éclat de rire : « Elle est morte au couvent de Saint-S…, vers 1832. »

Mon avis

Sylvie fait déjà partie de mes nouvelles préférées. L’histoire est simple (un amour perdu pour le prix de deux), mais la plume de Nerval est agréable, belle et poétique. J’ai vraiment eu l’impression de lire de la poésie tant les mots étaient bien choisis sans pour autant être pompeux ou recherchés. Elle représente très bien la vie ancienne de Sylvie, celle qu’elle avait quand Nerval a connu Adrienne. Ça se lit comme un conte plus que comme une nouvelle fantastique angoissant. C’est doux et simple mais le temporalité est tellement diffuse qu’on ne sait plus où donner de la tête. Même avec la fin de la nouvelle, on en est à se demander si ce n’est pas celle du monde altéré. Est-ce que nous sommes bien dans le même monde au premier et au dernier chapitres ? Ou bien est-ce que le premier et dernier chapitre sont du même monde mais pas ceux au milieu. Nerval ne dit à aucun moment qu’il se réveille. On l’a laissé en chapitre 2 dans un demi-sommeil. La solution de Proust (en postface), très bien vue et qui aurait pu échapper à un habitué du détachement auteur/narrateur dans les analyses littéraires, est que Sylvie est un lieu rêvé par Nerval. Chaque nuit, il se fait rouvrir les portes de ce monde pour oublier la peine d’amour.

Les éléments de fantastiques utilisées dans cette nouvelle reprennent presque point par point ceux des Nuits d’octobre. On y retrouve les gnomes, les oiseaux, la chanteuse qui ne doit pas passer au conservatoire, le demi-sommeil en pleine province autour de Paris et surtout les Mystères des nuits de Paris. Les fêtes qui jalonnent la nouvelle sont des références à ces cultes romains et accentuent encore plus le côté fantastique et improbable de l’histoire. Dans le même temps, elle ajoute une touche de poésie parce que ces fêtes ne sont pas assimilées aux bacchanales, mais plutôt au culte d’Isis. D’ailleurs à aucun moment on ne parle d’amour consommé. C’est toujours d’amour platonique dont il est question et les cultes d’Isis prônent l’abstinence et l’amour par l’esprit. Déjà à l’époque, la Marie aurait été inspirée d’Isis dans les sculptures. Sylvie peut elle aussi être associée à cette déesse égyptienne.

Nerval termine son récit en disant qu’Aurélie est l’amour idéal et Sylvie l’amour réel. Attention à ne pas confondre idéal/réel et réalité/rêve. Si Aurélie est l’Adrienne perdue, elle est pourtant bien plus ancrée dans le roman réaliste que notre Sylvie. Cette dernière, même si elle devient une femme de son époque par la suite, est évoquée comme sauvage, paysanne et au cœur des fêtes nocturnes. Nerval trouve la vérité dans un réel rêvé et non dans un réel auquel on essaie accoler un rêve. C’est en cela qu’on peut se dire que toute la nouvelle est un rêve. Sylvie est restée la même malgré ses changements d’aspects, mais la danseuse du premier chapitre est connue avant le demi-sommeil. Elle est d’emblée extraite du fantasme. Proust, dans la postface, parle même d’un monde invisible qui apparaît seulement dans ces demi-sommeil ou ces moments où la musique nous emporte. Ce monde qu’est Sylvie n’est pas réel, c’est de la rêverie qui fait du bien à l’âme.

Le texte fait énormément de références à La Nouvelle Héloïse de Rousseau. L’amour dans ce rêve ne se trouve que dans le tragique. On pense presque à Racine par moment si celui-ci n’avait pas autant de héros torturés. Cela permet également à Nerval de philosopher sur la nature humaine. Proust y voit une déclaration d’amour pour ces pays dans la France, sans être un de ceux-là. Aller à Valois pour écrire mais ne pas la décrire telle qu’elle est. Beaucoup moins angoissant que Les Nuits d’octobre, sa réflexion est plus nette et plus à même de toucher un large public.

Un mot sur l’édition

Contrairement à l’ebook précédent, j’ai trouvé un nombre conséquent de coquilles et quelques fautes d’orthographes qui pouvaient rendre incompréhensibles les phrases. Voici un exemple dans les premières lignes du chapitre Aurélie : « et le lendemain j’étais à sur la route d’Allemagne ». Quelques pages plus loin, on trouve : « Deux mois plus tard, le reçus une lettre pleine d’effusion. » Et ce n’est pas une ou deux fois, mais plutôt une dizaine. C’est très déplaisant quand on lit un ebook publié par un éditeur. Comme je le disais précédemment, j’ai aussi L’Homme qui rit dans leur collection. J’ai vu qu’entre Les Nuits d’octobre et Sylvie, il y a un an d’écart de publication. Je laisse encore le bénéfice du doute mais c’est vraiment très regrettable.

Petit plus de l’édition, une postface de Proust sur le texte de Sylvie. Il pourra intéresser les amateurs de critique littéraire comme les curieux qui se demandent bien quelle influence a eu ce texte sur bon nombre d’auteurs à l’époque. Pour ceux qui lisent Nerval pour la première fois, ça sera un atout important pour bien voir si on a tout perçu durant la lecture. Ça peut être intéressant pour comprendre la nostalgie de l’Ile-de-France pour les Parisiens de l’époque et sa transfiguration en un lieu de Mystères et de pastorales pour Nerval.

Note :

Lu dans le cadre du challenge :

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