Les Versets sataniques de Salman Rushdie

Les Versets sataniques, ou le livre qui va vous faire regretter l’innocence de Babar ou des Barbapapa. Pas la peine d’être cru pour reprendre le flot de violence et de haine de l’humanité, quand elle attaque les personnages de toutes parts.

Texte foncièrement engagé, Salman Rushdie nous fait découvrir un livre-monde très difficile d’accès d’abord par son fond de religion musulmane (et des autres aussi en fait), puis par le nombre incalculable de personnages qui font apparaître digression sur digression et enfin par une plume acérée et très travaillée qui perd facilement le lecteur au début. Même si pour la plupart des lecteurs du web, ce livre n’est pas si provocant que cela, je ne serai pas de cet avis. A la vue de la censure et des confrontations dues aux attaques que ressentent les extrémistes de l’Islam, on pourrait presque dire qu’il a eu de la chance d’être édité… En effet, ce roman est fondé sur le principe même de l’ironie et de l’absence de barrières entre rêve et réalité. Ce procédé nous le rend plausible et acceptable mai attise, comme toujours, certains esprits et empêchent la liberté d’expression. Et même si la critique de la religion a été choisie pour symboliser le combat du Bien contre le Mal, on apprend très vite que c’est aussi un combat contre soi-même, contre l’expatrié. Contre l’immigré indien qui vit dans le monde raciste de l’Angleterre. Ce n’est pas qu’un pamphlet sur la religion, mais aussi une ode aux chocs des cultures externes et internes. Même si l’auteur en profite aussi pour parler de l’intégrisme religieux aveuglant, il le met tout de suite en rapport avec le racisme, qu’il vienne des étrangers ou de sa propre patrie.

Titre : Les Versets sataniques
Auteur : Salman Rushdie
Nombre de pages : 750 (version poche)

C’est l’histoire d’un homme qui a fait ce qu’aujourd’hui par le passé aurait été réprimé par la religion chrétienne, s’il y avait eu un équivalent. Une critique ouverte de la religion, une souffrance de l’expatrié, une lutte du Bien et du Mal stérile car nul n’aurait besoin de divinités maléfiques pour que les hommes soient mauvais. Ni de divinité angélique. Ce serait peut-être pire, selon l’imagination de Salman Rushdie. Les deux personnages principaux sont Gibreel Farishta et Saladin Chamcha. Les deux sont des acteurs. Le premier est l’idole d’un peuple sous ses interprétations de différentes divinités indiennes. Le deuxième est un comédien de doublage, rôle vu comme rabaissant dans l’Angleterre raciste pour l’auteur. Gibreel est celui qui deviendra l’archange, car il a toujours été auréolé par le destin malgré sa pauvreté. Saladin deviendra le diable, car il s’est toujours senti rejeté par tout le monde.Alors que l’ange aura des révélations divines et sera en contact avec tous les fantômes qui traînent, même celui d’Al-Lat, le diablotin ara la révélation humaine sans avoir besoin d’un homologue plus grand que lui.

Les deux cents premières pages présentent le passé et la vie actuelle des deux héros, Gibreel et Saladin, sous un trait à l’ironie tellement noire qu’on a l’impression que ce n’est pas l’avion qui a explosé mais l’auteur qui les a lâchés en plein ciel. Avec deux parcours très différents, Gibreel tend vers l’égoïsme de sa condition d’acteur et Saladin vers la rancœur du mépris qu’ont ses proches et ses employeurs. On pose les bases du filtre qui va permettre de parler de la condition des deux hommes : la religion musulmane et notamment les versets sataniques abrogées du Coran. Pour se moquer de son futur archange Gibreel, Salman Rushdie va plonger le personnage au cœur de plusieurs histoires et le faire passer pour un niais durant ses rêves qui le transportent à l’époque préislamique. Désacralisation de l’archange d’entrée de jeu et, pire, ironie sur les révélation de Mahound sur le sort des divinités Al-Lat, Uzza et Manat. Il y a donc un savant mélange entre critique d’une vision de la religion manipulée par les hommes et l’absence d’un vrai parcours initiatique pour Gibreel l’ange qui doit accomplir sa tâche. Il s’en sort toujours de justesse, même quand il est retrouvé sur les plages anglaises, lieu que Saladin confond avec l’enfer sous sa peau gelée. Gibreel devient l’amant d’une vieille femme qui voit les fantômes anglais. Première confrontation culturelle et ici ce sont les ancêtres anglophones qui gagnent. Saladin n’a pas un parcours aussi épique car il est arrêté et pris pour un criminel alors même qu’il est citoyen britannique.

Les trois cents pages suivantes sont un portrait grandeur nature de la Haine sous toutes ses formes. L’auteur s’est totalement désolidarisé de ses personnages. Les principaux conflits ? Les hommes face à la religion, le Bien contre le Mal, une guerre contre soi-même que l’on soit ange ou démon, une lutte face au racisme qu’il vienne de sa patrie ou des anglais. Étrangement ici, Saladin qui partait de très bas arrive à se hisser au-dessus de la noirceur des hommes. Il est plongé dans les bas fonds de la ville, et malgré les réincarnations de personnages du Coran qui peuplent son entourage au café, et qui en ont un peu après lui quand même, il réussit à être apprécié et accepté tel qu’il est. Devenu bouc de deux mètres, puant et soufflant du souffre. Bien sûr, tout cela se conclut sur sa métamorphose et son apothéose finale, après avoir traversé de nombreuses épreuves : arrestation illégale, maltraitance des policiers, racisme et délit de faciès, utilisation de son corps au nom de la science. Plus qu’un combat du Diable face aux hommes, on y voit la personnification de l’immigré vu par les yeux de l’Anglais raciste.
Pour Gibreel, c’est une descente aux Enfers plus métaphorique. Lui non plus, il ne rentre plus dans le moule mais la noirceur de son ame est plus déguisée parce qu’il est une star. Et ce n’est pas que lui qui est critiqué dans son comportement, mais aussi la vision extrémiste de l’Imam lui-même qu’il a sur le monde qui l’entoure et qui serait perçu comme impur. La partie de Gibreel est d’un blanc immaculé mais dès les premières pages, sa compagne le décrit comme un être égoïste, jaloux et trop extrême dans son comportement. Alors qu’il s’élève enfin au rang d’archange, le voilà rangé avec les schizophrènes quand il perd conscience et redevient un homme. Chaque fois qu’il essaie de devenir l’instrument de Dieu, même quand Allah s’affiche enfin devant lui, il perd les pédales. Pour se purifier, il décide de rejeter lui aussi ces versets sataniques, incarnés par Rekha, une ancienne amante, mais non pas au nom du Dieu unique mais au nom du rejet de la vie débrayée des Anglais. Reste que l’ironie noire de Salman Rushdie toque toujours à la porte. La seule chose que Gibreel réussisse à faire, c’est de changer le climat des Anglais. Et aussi de tourner en bourrique sa compagne qui porte en elle un égoïsme aussi fort que celui de la religion musulmane, celui de l’individualisme. C’est un savant conflit que nous offre l’auteur car on y confronte d’un côté les règles qui maudissent la femme et brident ses libertés, et de l’autre côté des règles qui donnent trop de libertés aux gens au point qu’ils ne pensent plus qu’ leur bonheur personnel.
A la fin de cette partie, on espère voir la lumière au bout du tunnel. Il y a tant de violence et de haine étalées et comprimée autour d’eux qu’on se sent mal à l’aise. La plume de l’auteur étant déjà périlleuse à lire, mais sans nul doute originale, on a beaucoup de mal à lire sans s’arrêter pour s’aérer l’esprit. C’est comme si on vous faisait une superposition de tableaux blancs / noirs avec différentes couches et qu’on vous les faisait passer devant vos yeux très rapidement. Le trop-plein de personnages nous noient aussi. Il ne faut pas chercher à démêler les époques car tout finit par se chevaucher.

Dans les deux cent cinquante pages restantes, Salman Rushdie donne un grand coup de pied dans la fourmilière. Passant du récit de fin de vie de Mahound et de Baal à la Résurrection de Saladin Chamcha, le statut de l’écrivain et de la fiction devient le nouvel angle d’attaque pour sortir de cette situation crispée. Salman le Persan de la période préislamique ne croit plus en Mahound car les révélations arrivent après coup. Scribe, il change les versets du prophète, croyant que celui-ci ne verrait rien. Baal, quant à lui, s’enferme dans le mensonge de sa vie et retrouve le goût de l’écriture. Ainsi, l’auteur nous rappelle que les rêves de Gibreel tout comme ce roman est une fiction. Étrangement le scribe perse porte le même nom que l’auteur et sont tous les deux écrivains.
De retour au présent, Chamcha a repris forme humaine mais a toujours les yeux de Satan. Il entame une longue diatribe sur son amour pour la culture anglaise, décrite de manière aussi forte et idolâtre que s’il parlait d’une religion. Alors que jusque là on nous avait lancé une Haine au visage, on ressent enfin de l’Amour. Mais très vite Saladin rechute. Après les pages du pardon, on passe à l’impardonnable. L’ancien diablotin rumine et cherche avant tout à nuire à son ennemi de toujours Gibreel. Toute la fin de l’intrigue est fondée sur la théorie d’un écrivain qui réécrirait la fin de l’histoire de Gibreel et Saladin. Partout on retrouve des mots qui y font référence et l’auteur va même jusqu’à parler d’un triangle de l’intrigue qui, selon comment il est regardé, peut donner une vision différente. Il nous annonce que nous plongeons au cœur de la fiction pure. Alors que la partie centrée sur l’ancien Diable est plus en phase avec la réalité de l’humain, celle avec l’archange devient celle d’un homme reconnu comme malade. Saladin profite des faiblesses de la personnalité de Gibreel pour donner le coup de grâce., après avoir fait semblant de re-sympathiser avec lui. Il utilise la Voix du Poète, la sienne pour mettre à exécution son plan. Ce sont ses versets sataniques qu’il débite au téléphone, comme Mahound avait dit les entendre du Diable quand c’était Gibreel qui lui avait fait la Révélations de ces versets abrogés.
Cette dernière partie est aussi le dénouement d’une des sous-intrigues : celle du Tueur de Vieilles Dames. Nous avons droit à un étalage de la bonne pensée anglaise, qui sous l’ironie de la plume de Rushdie est vue comme très raciste. En parallèle, Gibreel se perd totalement dans son omniprésence dans toutes les histoires que son auteur nous fait lire. Alors que les policiers parlent avec les gens de la ville, l’archange avec sa trompette Azraeel parle avec la ville elle-même. Il finit par souffler dans son instrumente, l’ange exterminateur. Une pluie de feu s’abat sur la ville. Le délire de l’homme Gibreel est si intense que l’archange, qui voit l’homme Chamcha, comprend que le Mal même s’il n’est plus visible à sa surface s’est insinué sous la peau, comme un cancer. C’est la confrontation ultime entre le Bien et le Mal, celle qui entre en résonance avec la justice humaine. Mais l’ange se rend compte que rien n’est tout blanc ou tout noir. Saladin s’est jeté dans le café pour sauver des gens, alors il hésite. Voilà le point d’orgue du roman de Salman Rushdie. Personne n’est foncièrement bon ou foncièrement mauvais, pas même les allégories religieuses. Pourquoi ? Parce que les personnages emblématiques ont d’abord été manipulés par les événements et leurs paroles interprétées à leur manière.
L’histoire se termine sur le retour de Saladin en Inde, à l’annonce de la mort imminente de son père dû au cancer. Nous assistons au legs de la lampe magique du père. Celle qui doit exaucer tous les vœux. Cette mort du père est une réconciliation avec le passé. C’est parce qu’il revient non pas en fils rabroué par son père et sa ville, mais comme grandi par la mort annoncé de son père. Il est devenu adulte. En parallèle, c’est l’entourage de Gibreel qui s’effondre alors qu’il revient à Bombay. C’est finalement le plus humain aura été celui qui aura été traîné dans les bas-fonds, dans ses propres selles. Saladin Chamcha reprend son vrai nom dans la narration et s’oppose à la perfection divine.

Afficher le spoiler :
La fin qui nous amène sur un nouveau rebondissement plonge dans l’embarras et le doute avec le suicide de l’un des héros à l’arme à feu. Ce dernier coup de feu signifie la fin de l’enfance et le début de la vie d’adulte du survivant. Car c’est Gibreel qui se donne la mort pour « être libre ».

En bref

Salman Rushdie était en colère. Les Versets sataniques en sont l’enfant né au terme d’une longue gestation mêlant culture indienne, culture musulmane et culture occidentale, notamment anglaise. Il a utilisé le support d’expression qui lui était familier, l’écriture, avec les moyens auxquels il s’est toujours référé. Ayant lui-même immigré en Angleterre qui l’a adopté, on peut y voir un cri. Celui de la vie des expatriés et de la critique de l’Islam. C’est un roman sur la métaphysique où l’auteur a voulu confronter deux mondes et leurs incohérences internes pour répondre à des questions qu’il se posait. Il a pensé que le filtre de la religion serait un bon moyen de faire la métaphore d’un bilan de l’état de crise du monde. Il reste que ce procédé n’est pas innocent et qu’il s’attendait sûrement à des remontées par la suite, mais sûrement pas à une fatwa.

Note :

Aller plus loin ?

2 commentaires sur “Les Versets sataniques de Salman Rushdie

  1. Je t’ai rarement vu écrire un article aussi long – et tout me semble bien confus, ce qui doit certainement être volontaire dans le livre même et qui transparaît donc ici (peu de frontière entre les notions de Bien et de Mal, entre les époques traversés, entre les relations qui lient, même peu, les personnages, etc.).
    Cela suscite ma curiosité mais non mon intérêt. Je ne m’y risquerai pas tout de suite, non pas pour la violence du discours mais simplement pour une question de moment; j’ai assez de haine étalée sous les yeux actuellement pour ne pas aller la chercher ailleurs.

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    1. Certains te diront que y a beaucoup plus violent. C’est sûr, y a bien plus cru dans le monde niveau provocation et vocabulaire. Mais c’est le fait de tout se prendre dans la tronche, dans les sens et de partout qui rend le truc si dur à lire. T’as vraiment du mal à croire que les héros vont « s’en sortir ».
      Oui c’est très flou, mais oui c’est aussi très difficile à résumé (irrésumable je dirai même) tant la trame temporelle est complètement bafouée. C’est sans aucun doute totalement voulu pour brouiller toutes les frontières. En tout cas je l’ai perçu ainsi.

      Je t’avoue que j’avais pas pris ce livre pour ça. Je m’attendais à une énième critique ou parodie qui aurait pu froisser les croyants musulmans, comme on en voit souvent à la télévision en ce moment. Mais là, c’est même pas QUE la religion, c’est vraiment un portrait de la société sans concession et sans limite. Tout le monde dans le même panier. Salman Rushdie a fait un excellent livre mais sa liberté d’expression en a pris un sacré coup…

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