Alcools d’Apollinaire

Cette Eau-de-vie embrume mon esprit. Je perds le fil, je vois des couleurs vives et puis le verre se brise. Tout n’est plus que métal.

La poésie… Il n’y a aucune chronique qui en parle sur ce blog. Vieux rejet du lycée ? Horreur de la fac ? Les interprétations dans ce genre sont tellement multiples que la notation elle aussi a dû en faire pâtir plus d’un. Je n’ai pas gardé un très bon souvenir des œuvres que j’ai dû étudier. Autant l’esthétique du beau et la modernité du langage m’attirent, autant on nous habitue tellement peu à cette syntaxe que j’ai toujours prié pour ne pas tomber sur ce type de sujet. Apollinaire a été un des seuls rescapés de mon aventure estudiantine grâce à une très bonne prof. Suite de récents événements, j’ai eu envie de me replonger dans Alcools.

On pense très souvent que la poésie est plus simple à comprendre. Que nenni : comme la musique elle a son langage propre. Il se complexifie selon les époques. Alcools d’Apollinaire est un bon recueil charnière : il puise assez dans le passé et dans le moderne pour que l’on puisse y trouver ses marques. Poésie lyrique, bien souvent élégiaque, elle puise dans les sensations, les couleurs, la pastorale, la mythologie et la religion pour créer un texte unique et pluriel. L’absence de ponctuation permet des lectures diverses et donne des sens différents aux vers. L’auteur utilise sa propre expérience pour qu’elle puisse s’appliquer à tous.
Malheureusement, derrière cette facilité se cache une bête noire… Une bête qui a hanté vos cours de première ou de terminale. La versification. Quelqu’un qui ne connaît pas un minimum les règles classiques risque de ne voir qu’une seule interprétation aux poèmes ou de passer outre les innovations techniques.
Cette chose, ce cauchemar, vous pouvez le ressentir naturellement avec Apollinaire. C’est le but. Si vous êtes un tant soit peu réceptif au symbolisme.

Loin de vous résumer tout le recueil, je vous propose une petite synthèse sur le sujet. Vous y trouverez à la fois des notices biographiques, des remarques générales et mon ressenti.

Titre : Alcools (ISBN : 9782070300075)
Auteur : Apollinaire

Composition : Alcools – Le Bestiaire – Vitam impendere amori
Nombre de pages : 192

Zone

Il ouvre le recueil mais n’a été ajouté que sur les dernières corrections du manuscrit. Il résume assez bien l’ensemble du recueil d’Apollinaire mais reste difficile d’accès pour les néophytes. Car, oui, si vous lisez Apollinaire, vous entrez dans en zone étrangère. Pas de ponctuation, des métaphores en veux-tu en voilà, des enjambements, des rejets, des contre-rejets, les coupes tombent sur des prépositions alors qu’on vous a appris que NON ça ne tombe jamais dessus… !
Stop. Si vous voulez apprécier la poésie de cet auteur, voici ce que je vous propose : faites un tour par sa biographie et commencez par les poèmes rhénans. Ils sont plus faciles d’accès parce qu’ils traitent de la souffrance amoureuse et surtout de la mythologie allemande. Les poèmes que l’on conseille aussi généralement sont « Colchique » et « Le Pont Mirabeau » parce qu’ils sont les plus connus. Rappelez-vous néanmoins que même si vous entrez dans cette « Zone », vous ne pénétrez pas en territoire inconnu. « Zone » est un poème qui fait état du début du XXe siècle à travers des images très connus de la poésie : la pastorale avec la Bergère et ses moutons, le métal des hangars -assimilé à la vieillesse de la religion- et surtout la souffrance. Même si vous ne cherchez pas à comprendre la versification, les thématiques peuvent vous guider vers des interprétations.
Apollinaire fait une poésie vivante : les objets sont animés, colorés et porteurs de symbole(s). Laissez vivre votre imagination. La ponctuation vous laisse libre de choisir le sens des phrases.

Une Chanson de Mal-Aimé

Vous identifier au poète sera difficile si vous n’êtes pas porté sur le registre élégiaque : celui de la souffrance amoureuse. L’essentiel du recueil prend racine sur ce concept. Pourtant, contrairement aux souvenirs que vous pouvez avoir du lyrisme, Apollinaire arrive à rendre universelles ses émotions. Derrière les rimes, on trouve une intrigue romancée et une structure moderne qui permet de casser avec la monotonie habituelle des pauvres poètes qui se plaignent. « La Chanson du Mal-Aimé » est un très bon exemple : l’auteur réussit à pleurer Annie tout en incluant une thématique sur l’identité nationale pour ensuite bifurquer vers les sept péchés capitaux du cavalier amoureux et revenir sur sa plainte amoureuse. Loin d’être un saint, ce poète aime mêler sensualité et spiritualisme donc ne vous étonnez pas en lisant « Merlin et la vieille femme » ou « L’Ermite ».
Pourquoi est-il un Mal-Aimé ? Apollinaire a une vie amoureuse mouvementée, rythmée par les incessants refus de ses premiers amours et par ses relations malheureuses et tumultueuses. Sachez tout de même que les figures les plus importantes sont Annie, gouvernante anglaise qu’il rencontre en Allemagne, et Marie, amante et grand amour de sa vie qu’il a connu grâce à Picasso et son entourage.

Le Brasier de ses nuits rhénanes

Alcools ne crie pas toujours la mélancolie. L’influence du voyage de l’auteur en Allemagne est très présente, mais pas uniquement dans les thèmes. L’auteur déconstruit des formes poétiques françaises en utilisant celles des germaniques pour donner une nouvelle structure rythmique à ses élégies. Ces deux langues sont très opposées car, en France, on compte en syllabes et en Allemagne en pieds (accents tonique ou pas). On a l’impression de se retrouver devant des poèmes bâtards, écrits sous l’impulsion du moment. Cette fluidité attise la gaieté et non la tristesse même si certains sujets restent ambigus. En découlent plusieurs types de lecture : faites l’essai sur « La Tzigane » ou « Les Cloches ».
Après lecture complète du recueil, on voit nettement que les « Nuits Rhénanes » sont les poèmes les plus importants et ont tendance à contaminer les autres. Malgré la teinte volontairement sombre pour laisser libre cours à l’imagination, Apollinaire ajoute des touches de lumières comme le vert des nixes ou l’or des cheveux blonds et des étoiles. Alcools prendra tout son sens dans cette partie du recueil pour ceux qui auraient du mal à entrer dans cet univers.
Vous remarquerez enfin que la structure du recueil n’est pas anodine. « Le Brasier » introduit parfaitement les rêves du poète dans ses nuits rhénanes mais aussi la passion, la violence et la vie. Certains poèmes se font même des échos car ils ont le même sujet : Marie ou Annie. Avec « Le Pont Mirabeau », « Les Colchiques », « La Maison des Morts », « Marie » ou « Cor de chasse » nous avons différents reflets de la relation qu’entretenait Apollinaire avec sa Marie. Cette résonance est plus marquée avec la Rhénanie. Derrière cette facilité de lecture, il faut savoir mémoriser les poèmes pour pouvoir réactualiser les interprétations de chacun. Alcools n’est pas non un manuel de poésie pour les Nuls…

Automne malade

Alcools, c’est aussi une interprétation de la fuite du temps et du théâtre de la vie. La disposition des vers, l’assemblage des rimes ou encore l’impression d’atemporalité, alors que l’auteur parle en permanence de passé et de présent, sont symptomatiques d’un mal-être profond. Sa vie est extrêmement mouvementée dès son plus jeune âge : il vit sous plusieurs identités, à plusieurs endroits, avec différents pères et sous l’autorité d’une mère russe qui ne sait pas comment faire pour être déclarée comme rentière et étrangère en France. Sa vie amoureuse n’est pas stable. La guerre détruit ses repères temporels et il vit dans une profonde nostalgie. Paradoxalement, il participe au mouvement surréaliste, preuve d’un grand modernisme pour le début du XXe siècle. Le titre du son poème « Automne malade » pourrait presque être une prémonition puisque c’est à cause de la fièvre espagnole et non à cause des batailles dans les tranchées qu’Apollinaire meurt à trente-huit ans, des années plus tard.
« Vendémiaire » clôt le recueil d’Alcools et ressemble à une continuation de « Zone » mais en tenant compte de ses différentes introspections rhénanes, parisiennes, violentes, guerrières et surtout l’ivresse. Il prône le poète comme « gosier de Paris » à travers ses « chants universels ivrognerie ». Tous les arts se mélangent au Paris de 1900 sans pour autant dépeindre une ville aussi malsaine et salement belle que celle de Baudelaire.

Vitam impendere Amori est une sorte de parenthèse très douce et très pure. On sent que l’on va basculer dans la tragique mais on s’accroche à la légèreté. Lire ces quelques strophes après « Vendémiaire » c’est comme écouter le bruit après une chute ou une longue ascension.

En conclusion

Apollinaire est un grand poète qui peut vous aider à renouer avec le genre : le ton n’y est ni hautain ni déférent à son égard. Alcools est une œuvre qui s’ouvre au monde mais surtout à soi. Contrairement à ce que l’on croit, l’absence de ponctuation n’est pas une idée de l’auteur mais il a été le premier à l’appliquer et à faire entrer la poésie dans une nouvelle ère. Les sujets choisis ne sont pas alourdis par une syntaxe préconçue mais ils restent très emprunts de l’expérience personnelle de l’auteur. La liberté et la fluidité balancent avec un texte très souvent élégiaque et permettent une lecture facile et vivante.
Ni trop antique ni trop moderne, Alcools permet par son ambivalence d’être un plaidoyer pour le « c’était mieux avant mais on va faire autre chose ». Les amateurs de linguistique s’amuseront à former plusieurs phrases pour trouver différents sens à une strophe ! Les néophytes en poésie pourront porter un œil neuf sur le côté archaïque qu’ils ont de leurs cours de français.
Vitam impendere Amori est la partie la plus belle du livre, à mes yeux.

J’avais gardé un très bon souvenir d’Apollinaire et il se confirme. Par contre, j’ai eu beaucoup de mal à m’y replonger, ne pas pratiquer régulièrement la versification c’est mauvais pour les affaires. Il n’empêche que cette deuxième lecture m’a permis de me poser des questions totalement différentes qu’à l’époque de ma 1èreL. L’usage d’octosyllabes et de décasyllabe m’a particulièrement bouleversé parce que j’étais restée à l’idée déca/octosyllabe = vers épiques. J’avais oublié que l’alexandrin était passé par là… Je me suis davantage intéressée à la signification formelle des poèmes qu’à leur contenu et c’est là, tout de même, qu’on voit la vraie beauté du texte et sa modernité. Enfin, lire Alcools avec Le Bestiaire m’a permis de mieux comprendre l’importance du Christ Orphée dans ces poèmes.

Note :

Les commentaires sont fermés.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :