LC : Belle du Seigneur d’Albert Cohen

Anna Karénine, Emma Bovary, des femmes passionnées et victimes de leur société. Et si un homme devenait le héros d’un roman d’amour, que se passerait-il ? Et si Nana et Valmont se croisaient pour donner naissance à Solal ? Et si celui-ci devenait un messie pour son amante Ariane et elle sa Belle du Seigneur ?

Un pavé qui ressemble plus à un essai sur l’amour, sur la séduction, sur la religion et sur l’humanité. Une lecture uniquement fondée sur une réécriture du Cantique des cantiques pourrait empêcher de voir au-delà. Albert Cohen a créé un personnage, Solal, qui détruit Ariane et donc lui-même. Avoir connaissance de la religion juive permet aussi de comprendre le rapport la négation de l’adultère et la basse opinion des femmes européennes qu’ont Solal et ses oncles, mais le héros n’est pas que cela. En parallèle, Adrien Deume est pathétique bourgeois parvenu dont on se rapproche petit à petit car il est profondément humain. Même l’auteur semble l’aimer alors qu’il l’a violemment critiqué.
Bien sûr, Belle du Seigneur c’est l’histoire d’une passion violente qui rend esclaves Solal et Ariane, mais c’est aussi sa négation. Les amants sont voués à leur perte, ils s’ennuient déjà car chacun vit de son côté. Ça se sent très bien dans les pseudos dialogues où on écoute l’autre plus qu’on ne partage avec lui. Le monde décrit par Albert Cohen est toujours ambivalent : les dominants et les dominés, les parvenus et les gens simples, les bourgeois et l’aristocratie, les protestants et les juifs, la misogynie et l’image sacrée de la femme. Seule la passion, semble combiner deux idées : la vie et la mort.
Rien que pour la prose, il faut lire ce roman : les amoureux de la langue aimeront se plonger dans les monologues sans ponctuation ! Le côté théâtral du roman donne vie aux scènes et aux personnages. Même si on les déteste, ils sont humains. Nous les pardonnons -ou presque, nous éprouvons, de temps à autre, cet amour tendre qu’affectionne Solal. En refermant le livre, on voit que le seul séducteur est Albert Cohen, le romancier, tandis les hommes dans le livre essaient de définir ce que veulent les femmes sans y parvenir.

Exceptionnellement, je vous ai donné mon avis général car le résumé est très long et j’ai voulu faire une critique plus aboutie du roman plus bas. Libre à vous de lire ou non !

Titre : Belle du Seigneur (ISBN : 9782070111053)
Auteur : Albert Cohen

Nombre de chapitres : 61
Nombre de pages : 999 (version pléiade), 884 (version Blanche), 1109 (version Folio).

Personnages principaux : Solal, Ariane, Adrien, M. et Mme Dreume, les Valeureux, Mariette.

Résumé

Partie 1 :
Ariane veut écrire un roman mais divague rapidement pour raconter sa jeunesse de « jeune protestante païenne croyante » dans les bras de sa tendre russe. De son côté, Solal veut donner une leçon de séduction à cette jeune femme, sauvée par Adrien alors qu’elle avait fait une tentative de suicide. Le jeune sous-secrétaire général arrive à s’infiltrer dans la salle de bain d’Ariane, comme par enchantement, sous le déguisement d’un vieux juif. Il représente l’anti-Vronski (amant d’Anna Karénine, elle-même héroïne du roman fleuve d’amour si connu qu’il est devenu exemplaire) dans son costume d’amant éperdu mais trop âgé et qui révulse Ariane. Solal quitte la maison par la fenêtre et révèle son identité. Il lui dit qu’il réussira à la séduire et il part.
De son côté, Adrien essaie par tous les moyens de travailler sur ses dossiers ô combien compliqués et importants : il travaille au Bureau International de Genève et s’occupe de la diplomatie avec des conteninents tel que l’Afrique. Après de nombreux monologues, il réussit à se convaincre qu’il va devenir un « classe A » parce que le sous-secrétaire général, Solal, lui a fait une grande tape dans le dos. Il décide de l’inviter à dîner mais attend le bon moment pour glisser son invitation.

Partie 2 :
30 mai, Adrien savoure sa promotion officialisée. Demain, il aura un plus grand bureau, une bibliothèque vitrée et pourra côtoyer les grands de ce monde. Pour le moment, il doit vite quitter la salle où il vient d’entre : pensant faire partie du grand Monde, il a essayé de fréquenter diplomates et présidents, sans succès. Il invite ensuite Solal à dîner chez lui, mais ce dernier convoque l’un de ses oncles, les Valeureux, pour lui demander son avis. Ou plutôt, faire le contraire de ce qu’il lui dit : Solal va faire exprès d’oublier le dîner alors que Adrien et ses parents adoptifs, les Dreume, ont mis leur maisonnée sens dessus dessous. Bien sûr qu’il faut du caviar, du homard, du riz de veau, du foie gras et d’autres plats de ce genre. Même le majordome voit que ces gens veulent vivre au-dessus de leurs moyens… Mais tant pis, ils prennent leur mal en patience et ils attendent Solal. Il ne viendra pas. Ils ont attendu jusqu’à onze heures du soir pour rien. Mais Adrien n’a pas froid aux yeux : il attend le lendemain et reçoit une invitation à dîner de Solal. Il ne voit pas qu’il se moque de lui pour atteindre Ariane. De son côté, le sous-secrétaire général reçoit la visite imprévue de ses oncles mais réussit à les envoyer ailleurs pour être tranquille. Et pourtant, il les aime ses oncles. Il va jusqu’à envoyer Mangeclous chez Ariane pour qu’elle voit de quel milieu il vient, celui de la paysannerie.
Le chef d’Adrien, Vévé, réussit à lui trouver une mission à l’étranger et cela laisse le champ libre à Solal pour poser sa stratégie de guerre, de séduction. Ariane ne vient pas au dîner avec son mari Adrien, mais après, dans la soirée, pensant les trouver tous deux, elle se rend au Ritz. Adrien a quitté Solal quelques minutes plus tôt avec de nouvelles idées pour son roman sur Don Juan, gracieusement données par Solal lui-même. Le sadisme est poussé à son paroxysme quand il appelle le mari éconduit en lui expliquant comment un don Juan choisit ses proies et donc comment il va séduire sa femme. Commence un long monologue avec les dix manières de séduire une « babouine », une femme vertueuse qui n’est pas naturelle et qui préfère un homme qui roule des muscles, une femme adultère. Solal finit sur un retour à l’amour tendresse (il a pris l’exemple du chat qui aime son maître tout en ayant son indépendance) et Ariane lui baise alors la main. Leur passion commence sur une danse dans la salle de bal de l’hôtel, alors qu’Adrien se réjouit de sa soirée, pensant avoir nouer une relation personnelle avec monsieur le sous-secrétaire général. Solal est un Seigneur, il veut être aimé pour ce qu’il est et non son physique ou son rang. Ariane est sa Belle, elle aime le Seigneur pour sa beauté et veut spiritualiser cette union adultère.

Partie 3 :
Cette passion sublimée enchaîne Solal et Ariane l’un à l’autre. Ils sont esclaves de leur amour -Ariane encore plus parce qu’elle dit que Solal est son Seigneur. La jeune femme qui détestait le contact charnel demande sans cesse son amant et veut qu’il s’occupe de sa bouche, de son corps. Elle est possédée par la passion et Solal admire tant d’émotions dans une seule femme qui garde néanmoins un pudeur sur certains d »tails : éternuer, se soulager aux toilettes, etc. Il ne peut plus aller chez ses autres amantes, il ne désire qu’Ariane. Mais le narrateur finit cette troisième partie avec le cimetière des amants, où les squelettes continuent de danser en pensant au temps de l’amour. La passion sublime ne peut tenir éternellement.
En parallèle, une ancienne amante de Solal se donne la mort à Marseille. Après avoir refusé de prendre des somnifères parce qu’elle reprenait goût à la vie, elle a voulu voir le paysage depuis le balcon. Elle s’élance trop fort, elle tombe, elle meurt.

Partie 4 :
Les deux amants vivent leur passion en l’absence d’Adrien Deume, parti en mission diplomatique pendant trois mois. Il ne se doute pas de ce qui se passe en Suisse : les parades nocturnes, le besoin sexuel d’Ariane, l’ennui qui s’installe du côté de Solal quand il se rend compte que la passion adultère ne peut survivre sans vie sociale, ou encore la marche triomphale d’Ariane qui essaie ses robes et se pavane dans les rues pour montrer à tous son bonheur et son divin amour. Les amants seront séparés un temps et Solal va rencontre à Berlin une petite naine juive et allemande. Il l’aime, mais pas passionnément. Il l’aime d’un amour tendre et il sent qu’il arrive à rejoindre le Seigneur avec elle. Le retour de Solal est prévu fin août. Mais Adrien Deume rentre plus tôt de sa mission sans prévenir sa femme, alors qu’elle a tout préparé pour accueillir Solal. Elle réussit un coup de force en disant qu’elle faisait une répétition et réussit à repousser les avances de son mari qui veut passer directement à la case « lit ». Il lui narre ses rencontres et ses hauts faits pour lui paraître viril. Pourtant, cette nuit-là, elle s’enfuit avec les oncles de Solal pour retrouver son aimé. Chacun d’entre eux a son opinion sur elle mais tous l’admirent. Le lendemain, Adrien encaisse le coup. Il reste une partie de la journée sur la cuvette des toilettes, oisif, avec l’ourson en peluche d’Ariane et son arme. Il finit par se tirer une balle dans le crâne.

Partie 5 :
Les deux amants s’ennuient sur la Côte d’Azur. En dehors du monde social, reclus dans leur chambre d’hôtel, ils ne vivent que sur leur passé et leurs impressions. Des rituels s’installent comme la musique Voi che sapete qui annonce à Solal qu’il est temps d’honorer la couche ou de goûter à ces plaisirs dès qu’on ne sait plus quoi dire. Solal devient fou, il est lui aussi devenu un esclave de cette passion, mais contrairement à Ariane, symbole de l’amour absolu, il voit le mal partout et n’arrive plus à définir son idéal de la passion : amour tendre ou amour désir ? Social ou réclusion ? Entretenir la passion ou sombrer dans l’habitude ? Il va jusqu’à faire souffrir moralement Ariane en lui imposant un interrogatoire interminable sur le beau, le laid, la maladie. Il a perdu sa nationalité, il n’est plus l’homme viril, il perd de sa substance, il a honte de lui-même et donc se rattache à l’image qu’il a donné de lui au Ritz, en cette nuit où il l’a séduite.
Il réussit un coup de maître en proposant de louer une maison, La Belle de Mai, au bord de la mer. Mariette, soubrette des Dreume et des d’Aulbe est venue aider Ariane pour l’emménagement et pour l’entretien de la maison chaque matin. Grâce à elle, le lecteur sait qu’Adrien n’est pas mort, qu’il a été promu et envoyé en mission en Afrique. Il est aimé par ses collègues pendant que Solal et Ariane sombrent dans leur passion, rythmée par des rituels qui ne laissent pas de place à l’impudique. Mariette disparaît ensuite car elle ne supporte plus cet amour étouffant.

Partie 6 :
La descente aux Enfers commence. Après un rapide séjour à Paris, Solal rentre à la Belle de Mai, plein de haine envers ces français antisémites. Un long chapitre d’environ trente pages y est consacré pour dépeindre le paysage quotidien des juifs à cette époque, et notamment celui du personnage. Il n’a pas réussi à obtenir le maintien de sa nationalité française et se replonge dans sa passion sans passion. Il s’ennuie et trouve alors un nouveau moyen de s’aimer : Ariane deviendrait sa mère et lui le fils qui ne la quitterait jamais. Il tient à cet amour tendre et y voit la porte de sortie idéale de cet amas de viande, de chair. Mais Ariane rompt tout espoir : elle essaie de lui avouer qu’elle a été la maîtresse d’un chef d’orchestre de soixante ans et qu’elle l’a vu la dernière fois quelques heures avant de rencontrer Solal au Ritz. Elle aussi, de son côté, voulait entretenir leur passion mais elle ne voulait pas attiser une si grande jalousie. A partir de cet instant, Solal va la traiter comme une traînée, comme une « putain » pour sentir son poids sur elle et pour éviter les étreintes charnelles. Ariane ne se décide pas à le quitter : quand on pense qu’elle va enfin le faire, elle est faible et semble avoir peur de mettre en rogne son amant. Alors elle prend le même train que lui, va dans le même wagon et lui tombe à nouveau dans les bras au bout de quelques heures.

Partie 7 :
Après leur petit périple en train et leurs scènes de ménage d’hôtel en hôtel, leur passion devient vulgaire, à l’image d’Ariane aux yeux de Solal. Elle était pour lui sa femme, donc le fait qu’elle ait eu un autre amant avant mérite un châtiment. Ariane lit de plus en plus de livres érotiques puis pornographiques. Quand on les retrouve dans leur chambre d’hôtel, on nous fait comprendre qu’il y a eu cette nuit-là soit un ménage à trois, soit un assouvissement d’un fantasme de Solal en observant deux femmes étreintes. Étrangement, un reste de pudeur empêche Ariane de parler de cette fatidique soirée. Elle se souvient d’un pacte avec sa défunte sœur où elles s’étaient promis de tout rendre spirituel dans leur vie, d’où la passion adultère transformée en amour absolu. De toute façon, elle pouvait pas rentrer chez elle. Elle a tout perdu là-bas. Oui, maintenant elle l’a décidé : elle aurait dû sauter de cette fenêtre. Pour rattraper cela, elle sert deux verres d’eau mélangée à des somnifères. Ils meurent dans les bras de l’un l’autre et Solal éprouve enfin de l’amour tendre pour Ariane. Cette dernière s’éteint avant lui mais espère encore le revoir dans l’au-delà.

Mon avis

La passion de Solal et Ariane est vouée à l’échec. Dès les premiers chapitres, elle refuse son amour parce qu’il n’a plus de dents et est déguisé en vieillard. Ce que le héros ne sait pas, c’ets qu’elle a encore un amant, le chef d’orchestre. Ariane paraît bien misérable alors dans la scène où elle nettoie et baise les pieds du Seigneur qui lui apparaît dans sa salle de bain.
Lors de son discours misogyne, Solal lui présente les dix manières qu’il va user pour séduire en trois heures Ariane. Une véritable réécriture du mythe de Don Juan car la jeune femme, à la fin du chapitre, lui baise la main et se définit comme la Belle de son Seigneur, alors que Solal faisait appel au Seigneur pour recevoir cet amour tendre. Cette position de soumission, qu’Adrien adopte avec Ariane, place l’amour des deux héros dans le domaine de la passion pure. Ariane devient l’emblème de l’amour absolu. A partir de cet instant, on découvre un Cantique des Cantiques moderne. Le chapitre soixante-set est peut-être le plus édifiant et le plus beau de tout le livre car Ariane se montre à la fois soumise à son amant mais aussi fière d’elle-même. Elle devient réellement femme. Pourtant, cette passion est vouée à l’échec : alors qu’Ariane détestait les joies de la chair, elle en demande encore et encore à Solal. Tout comme dans le texte religieux, tout doit être beau. C’est ce que va détraquer le cerveau de Solal.
La mort était la seule solution, peu importe le scénario. Si Ariane quittait Solal, elle se serait suicidée seule, comme l’ancienne amante de son bien-aimé. Leur passion étant réduit au néant, il lui fallait un acte rédempteur et qui se fasse à deux, d’où le suicide collectif.

Albert Cohen explique dans l’une de ses interviews qu’il ne croit pas en Dieu tout en le respectant et en se comportant comme un croyant. Solal, en ce sens, lui ressemble trait pour trait. Ce dernier est dévorée par cette magnifique passion (dans le sens où tout doit être beau) mais détruit pourtant le sens juif du Cantique des Cantiques : « l’amour de Dieu pour Israël et celui du peuple pour son Dieu sont représentés comme les rapports de deux époux ». Ici, Ariane est protestante, les héros sont amants et Solal détruit cette béatitude de la passion. On assiste en quelque sorte à la mort de Dieu. Son grand amour aura peut-être été cette petite naine juive qu’il a rencontré à Berlin. On pourrait presque se demander si Albert Cohen n’a pas voulu introduire l’amour pur pour sa troisième femme à travers la rencontre avec ce personnage.
Belle du Seigneur peut être lue sans cette interprétation : j’ai lu le texte religieux après Albert Cohen. Néanmoins, certaine sréponses ne peuvent se trouver que dans ce texte. Par exemple, la soumission d’Ariane à Solal. Elle veut une passion adultère spirituelle. Mais je rassure, si vous êtes un lecteur habitué, vous pouvez trouver d’autres interprétations. Par exemple, Adrien Deume est le personnage le plus accessible au lecteur. Il est à la fois le bouffon du roi et celui avec lequel le lecteur va partager le plus d’émotions. Il essaie d’aimer sa femme, Ariane, sans ce côté spirituel. Il est dans l’amour tendre que Solal décrit. Pourtant, au début, on se moque de lui : Albert Cohen réussit un joli tour de force et nous fait réfléchir sur nos comportements. D’ailleurs, pour lui, l’amour ne peut être vécu en dehors du social. Il ne recherche pas cet amour absolu qui unit les corps à chaque instant de la journée.

En conclusion, c’est un livre que je conseille à tous. Je suis sûr que les adolescents auraient leur propre interprétation du livre tant les allégories sont foisonnantes. Il n’est pas facile d’entrer dans l’intrigue aussi bien pour une femme et pour un homme : le discours misogyne de Solal au chapitre trente-cinq donne le ton et le rapport de soumission ne permet de rêver de la même manière que sur Anna Karénine ou Madame Bovary. C’est autre genre de lecture où on ne fait que constater les dégâts d’une passion à cause d’un personnage totalement perdu.

Note :

Aller plus loin ?

P.S. : la citation vient de La Bible de Jérusalem, aux éditions du Cerf, p. 1102.
P.S. 2 : sur la mort de Dieu dans l’œuvre de Cohen, voir l’Atelier Albert Cohen.

3 commentaires sur “LC : Belle du Seigneur d’Albert Cohen

  1. Ce livre… Il m'a complètement boulversée… J'ai pleuré comme une madeleine à la fin… Quelle déception de quitter ces personnages… Je n'ai envie que d'une chose… Le relire! Et vite!

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