Cristallisation secrète de Yôko Ogawa

Et vous, que feriez-vous face à la mort ?

J’ai fini ce roman il y a une semaine, avant le cycle de Shimazaki, mais pour ne pas vous bombarder avec le même auteur j’ai repoussé la publication de l’article. Quelle bonne âme !
Sur le même mode que Le Musée du Silence, Cristallisation secrète observe les souvenirs et la mort dans un autre contexte : celui du totalitarisme. Même si l’action se déroule l’Île, dans l’archipel japonais, on pourrait adapter ce qui se passe à n’importe quel endroit. Les objets disparaissent : est-ce réel ou dans la tête des habitants ? Que peut-on faire contre la mort ? Peut-on atteindre l’immortalité par le souvenir ?
Pour ceux qui aiment l’auteur, je vous conseille d’enchaîner sur Le Musée du Silence juste après. Une autre façon de prolonger le plaisir de lecture.

J’intègre une nouvelle fois cette lecture dans le challenge In the mood of Japan, mais pas le prochain livre du même auteur. Un peu de piment dans ce défi pour éviter de ne lire qu’un seul auteur.

Titre : Cristallisation secrète (ISBN : 9782742788293)
n’existe pas encore en poche Babel
Auteur : Yôko Ogawa

Nombre de chapitres : 28
Nombre de pages par tome : 342

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Personnages principaux : les narratrices « Je », monsieur R., le grand-père, la police secrète.

Résumé

La narratrice est écrivain et vit sur une île où tout disparaît petit à petit. Mais il existe des gens qui n’oublient pas… et ça, la police secrète n’aime pas.
La mère de la narratrice montre à sa fille les trésors qu’elle a dans ses tiroirs à son atelier de poterie, au sous-sol. En sort par exemple du parfum, mais pour la jeune narratrice l’odeur ne lui évoque rien. Quand un objet disparaît, même si l’objet est toujours présent, il devient invisible ou n’opère aucune réaction sur les gens autour. La police secrète a emmené la mère de la narratrice un jour parce qu’elle ne pouvait pas oublier. Elle a été renvoyée à son domicile quelques semaines plus tard, morte.
De nos jours, la narratrice observe une nouvelle disparition : celle des oiseaux. Son père était ornithologue et malgré tout ce qu’il a pu lui apprendre sur le sujet dans leur cabane d’observation sur la colline, son cœur contient une nouvelle cavité. Ils disparaissent (du cerveau , de la vision ou de la circulation ? On ne sait pas). La police secrète débarque chez elle pour fouiller la maison de fond en comble et vont ensuite dans le bureau de son père : tout ce qui concerne les oiseaux doit disparaître.

La narratrice n’a pas pu sauver sa mère, alors elle décide de protéger son éditeur, R. (il est fasciné par son roman où une jeune femme perd sa voix parce qu’elle se coince dans sa machine à écrire). En inspectant l’ancien atelier de la mère, l’éditeur reconnaît l’odeur qui émane d’un des tiroirs : il s’agit du parfum…
Les roses disparaissent. Elles recouvrent la rivière et vont être englouties par la mer. La famille Inui disparaît elle aussi en laissant de petites statuettes. La narratrice parle au grand-père de son projet : cacher R. dans une chambre secrète chez elle. Tous les deux commencent des travaux dans le plus secret et R. y emménage. Sa femme va bientôt accoucher alors le grand-père met en place un système de courrier dans une école désaffectée pour garder le contact entre les époux.
Dans le monde la narratrice, les objets disparaissent petit à petit. Elle se réconforte aux côté de R. et deviennent très proches tout en gardant une distance de pudeur. Ils ne sont plus du même monde. La police secrète ébranle le petit cocon des trois héros : arrestation du grand-père, intervention chez la narratrice à l’improviste. Dans celui du roman de la narratrice, la jeune femme est l’amante d’un professeur de dactylo et est enfermée dans la plus haute pièce du clocher. il veut garder son souvenir, sa voix et profiter d’elle en même temps. Elle ne s’enfuira jamais…

Les disparitions continuent dans le monde de la narratrice jusqu’au jour où calendriers, romans puis membres du corps doivent disparaître. L’île est recouverte par la neige qui ne s’en ira plus, les romans sont brûlés comme lors des autodafés. R. veut que la narratrice continue à écrire mais les mots écrits ne veulent plus rien dire pour elle. Elle devient dactylo et se désintéresse de l’écriture. Puis un tremblement de terre secoue l’île, des objets disparus sont découverts dans les poteries de sa mère et le grand-père meurt d’un hémorragie crânienne plusieurs semaines plus tard (on suppose que c’est ce laps de temps). Ce dernier choc trouble la narratrice et elle se remet petit à petit à récrire.
Les gens de l’île subissent une nouvelle disparition : leurs membres du corps leur deviennent inconnus. Ils sont toujours là, mais ils n’existent plus pour eux. Heureusement, la police secrète n’oblige personne à s’amputer. La narratrice finit par vivre dans la chambre secrète de R. parce qu’il ne veut pas qu’elle disparaisse, mais c’est déjà trop tard. Sa voix se meurt quand elle achève son roman et R. retourne dans le monde extérieur alors que tout le monde a disparu.

Mon avis

Un excellent roman à lire de toute urgence ! Derrière cette apparence de réalisme, tout est fait pour nous déstabiliser. Fan d’Ogawa et de Kafka, c’est le livre qu’il vous faut. Même si les lecteurs assidus savent qu’il y aura superposition de l’histoire de la narratrice écrivain avec la narratrice dactylo, on peut se faire prendre : certains passages sont ambigus et on ne sait plus de qui on parle.
On peut vite sortir de l’univers d’Ogawa si on a tendance à tout ramener à la réalité (même si pour la fin, c’est un peu plus dur). Est-ce que les objets disparaissent vraiment ? Si nous pensons que les gens subissent un lavage de cerveau, la réponse est non. Mais en prenant l’histoire du côté de ces personnes, ceux qui n’oublient rien deviennent deviennent des fous : ils voient des objets qui n’existent plus. Alors la grand question est : est-ce que les objets ont une véritable disparition matérielle ou bien est-ce juste une disparition dans le champ de vision ?

Mention spéciale pour le seul passage qui m’a écœurée au départ mais qui ne l’est absolument pas : le moment où la narratrice 1 se réveille et sent quelque chose agrippé à elle, comme une tumeur géante. Immersion totale, nous sommes projetés dans ses sensations et dans sa vision des choses.

Je ne vous cache pas que tous les enjeux du roman ne se comprennent pas d’office et qu’il faut prendre son temps pour lire, mais d’un certain côté c’est justement parce qu’on a du mal à placer des étiquettes sur les choses qu’on est dans le monde d’Ogawa.

Note de l’ensemble :

2 commentaires sur “Cristallisation secrète de Yôko Ogawa

  1. Je sais pas si tu liras ce commentaire mais je tenais à donner mon avis. Je viens de finir « Cristallisation secrète » et, franchement… pfiou! C’était bien. C’est drôle parce que d’un côté je trouve que c’est un roman assez « calme », où tout est dit posément, mais d’un autre côté plus on avance dans le livre et plus on est angoissé par ce qui arrive à la narratrice et à l’Île tout entière. (Enfin, en ce qui me concerne.) Je me demandais si tout finirait par s’arranger, si la police secrète disparaîtrait et si les gens pourraient de nouveau vivre normalement avec tous les « objets » qui avaient disparu ou si au contraire tout finirait par disparaître. Quand j’ai lu la fin du roman dans le roman, j’ai compris quelle serait la fin.
    D’ailleurs j’aime bien le parallèle fait entre la narratrice du roman dans le roman et la narratrice du roman… Finalement, il leur arrive exactement la même chose mais en même temps tout l’inverse: avec la narratrice du roman dans le roman, c’est la voix puis tout le reste du corps qui disparaissent, et avec la narratrice du roman, c’est l’extérieur qui disparaît puis le corps petit à petit, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la voix et enfin rien. Le centre puis la périphérie d’un côté, la périphérie puis le centre de l’autre.

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    1. Mais bien sûr que je le vois ton commentaire x) Je suis très contente que le livre t’ait plu ! Il fait toujours parti de mon top lectures après bientôt 2 ans.
      Oui j’ai eu la même impression, du coup c’est encore plus angoissant !

      Si ce genre d’intrigues t’intéresse, j’ai cru voir que La Fontaine pétrifiante de Christophe Priest était dans le même genre. A vérifier avant de te lancer dessus, mais il me semble que c’est celui-là.

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Les commentaires sont fermés.

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